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11 novembre 2010 4 11 /11 /novembre /2010 16:00

Extrait de la magnifique homélie prononcée par le Pape Benoît XVI lors des vêpres de clôture de l’année paulinienne, le 28 juin 2009.

 

Messieurs les cardinaux, 

Vénérés frères dans l'épiscopat et dans le sacerdoce, 

Illustres membres de la délégation du patriarcat œcuménique, 

Chers frères et sœurs,

 

(…) L'année commémorative de la naissance de Saint Paul se conclut ce soir. Nous sommes recueillis auprès de la tombe de l'Apôtre, dont le sarcophage, conservé sous l'autel papal, a été récemment l'objet d'une analyse scientifique approfondie : dans le sarcophage, qui n'a jamais été ouvert pendant tous ces siècles, a été pratiquée une toute petite ouverture pour introduire une sonde spéciale, à travers laquelle ont été relevées des traces d'un précieux tissu de lin de couleur pourpre, mêlé de fils d'or pur, et d'un tissu de couleur bleue avec des filaments de lin. On a également relevé la présence de grains d'encens rouge et de substances protéinées et calcaires. En outre, de tout petits fragments d'os, soumis à l'examen du carbone 14 par des experts ignorant leur provenance, ont résulté appartenir à une personne ayant vécu entre le Ier et le IIe siècle. Cela semble confirmer la tradition unanime et incontestée qu'il s'agit de la dépouille mortelle de l'Apôtre Paul. Tout cela remplit notre âme d'une profonde émotion. De nombreuses personnes ont, au cours de ces mois, suivi les voies de l'Apôtre – les voies extérieures et plus encore les voies intérieures, qu'il a parcourues au cours de sa vie : le chemin de Damas vers la rencontre avec le ressuscité ; les routes du monde méditerranéen, qu'il a empruntées avec la flamme de l'Evangile, rencontrant des contradictions et des adhésions, jusqu'au martyre, en vertu duquel il appartient pour toujours à l'Eglise de Rome. C'est à elle qu'il a adressé sa Lettre la plus grande et la plus importante.

 

L'Année paulinienne se conclut, mais être en chemin avec Paul, avec lui et grâce à lui faire la connaissance de Jésus et, comme lui, être illuminés et transformés par l'Evangile – cela fera toujours partie de l'existence chrétienne. Et, au-delà du monde des croyants, il reste toujours le "maître des nations", qui veut apporter le message du Ressuscité à tous les hommes, car le Christ les a connus et tous aimés ; il est mort et ressuscité pour eux tous. Nous voulons donc l'écouter également en cette heure où nous commençons solennellement la fête des deux Apôtres unis entre eux par un lien étroit.

 

La caractéristique des Lettres de Paul est que celles-ci – toujours en référence à un lieu et une situation particulière – expliquent tout d'abord le mystère du Christ, nous enseignent la foi. Dans une deuxième partie, suit l'application à notre vie : qu'est-ce que cette foi implique? Comment celle-ci façonne-t-elle notre existence jour après jour? Dans la Lettre aux Romains, cette deuxième partie commence avec le douzième chapitre, dans les deux premiers versets duquel l'Apôtre résume immédiatement le noyau essentiel de l'existence chrétienne. Que nous dit Saint Paul dans ce passage? Tout d'abord il affirme, comme une chose fondamentale, qu'avec le Christ a commencé une nouvelle façon de vénérer Dieu – un nouveau culte. Celui-ci consiste dans le fait que l'homme vivant devient lui-même adoration, "sacrifice" jusque dans son propre corps. Ce ne sont plus les choses qui sont offertes à Dieu. C'est notre existence elle-même qui doit devenir louange de Dieu. Mais comment cela se produit-il? Dans le deuxième verset une réponse nous est donnée : "Ne prenez pas pour modèle le monde présent, mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser pour savoir reconnaître quelle est la volonté de Dieu..." (12, 2). Les deux mots décisifs de ce verset sont : "transformer" et "renouveler". Nous devons devenir des hommes nouveaux, transformés en une nouvelle façon d'exister. Le monde est toujours à la recherche de nouveautés, car à juste titre il est toujours insatisfait de la réalité concrète. Paul nous dit : le monde ne peut pas être renouvelé sans des hommes nouveaux. Ce n'est qu'avec des hommes nouveaux qu'existera un monde nouveau, un monde renouvelé et meilleur. Au début, se trouve le renouveau de l'homme. Cela vaut ensuite pour chaque individu. Ce n'est que si nous-mêmes devenons nouveaux, que le monde devient nouveau. Cela signifie également qu'il ne suffit pas de s'adapter à la situation actuelle. L'apôtre nous exhorte à un non-conformisme. Dans la lettre en question, il est dit de ne pas se soumettre au schéma de l'époque actuelle. Nous devrons revenir sur ce point, en réfléchissant sur le deuxième texte sur lequel je veux méditer avec vous ce soir. Le "non" de l'apôtre est clair et également convaincant pour quiconque observe le "schéma" de notre monde. Mais comment peut-on devenir nouveaux? En sommes-nous vraiment capables? Avec la parole concernant le fait de devenir nouveaux, Paul fait allusion à sa propre conversion: à sa rencontre avec le Christ ressuscité, une rencontre dont il dit dans la Deuxième lettre aux Corinthiens : "Si donc quelqu'un est en Jésus Christ, il est une créature nouvelle. Le monde ancien s'en est allé, un monde nouveau est déjà né" (5, 17). Cette rencontre avec le Christ était tellement bouleversante pour lui qu'il dit à ce propos : "J'ai cessé de vivre" (Ga 2, 19; cf. Rm 6). Il est devenu nouveau, un autre, parce qu'il ne vit plus pour lui-même et en vertu de lui-même, mais pour le Christ et en Lui. Au cours des années, il a cependant également vu que ce processus de renouveau et de transformation se poursuit pendant toute la vie. Nous devenons nouveaux si nous nous laissons saisir et façonner par l'Homme nouveau Jésus Christ. Il est l'Homme nouveau par excellence. En Lui, la nouvelle existence humaine est devenue réalité, et nous pouvons vraiment devenir nouveaux si nous nous remettons entre ses mains et que nous nous laissons façonner par Lui.

 

Paul détaille plus encore ce processus de "refusion" en disant que nous devenons nouveaux si nous transformons notre façon de penser.Ce qui a ici été traduit comme "façon de penser", est le terme grec "nous". Il s'agit d'un terme complexe. Il peut être traduit par "esprit", "sentiments", "raison" et, précisément, également par "façon de penser". Notre raison doit devenir nouvelle. Cela nous surprend. Nous nous serions peut-être attendu à ce que cela concerne plutôt certaines attitudes : ce que nous devons changer dans notre façon d'agir. Mais non : le renouveau doit aller jusqu'au bout. Notre façon de voir le monde, de comprendre la réalité – toute notre manière de penser doit se transformer à partir de sa base. La pensée du vieil homme, la façon de penser commune est généralement tournée vers la possession, le bien-être, l'influence, le succès, la célébrité et ainsi de suite. Mais de cette manière, elle a une portée trop limitée. Ainsi, en dernière analyse, le "moi" reste le centre du monde. Nous devons apprendre à penser de manière plus profonde. Saint Paul nous dit ce que cela signifie dans la deuxième partie de la phrase : il faut apprendre à comprendre la volonté de Dieu, de manière à ce que celle-ci façonne notre volonté. Afin que nous-mêmes voulions ce que Dieu veut, car nous reconnaissons que ce que Dieu veut est le beau et le bon. Il s'agit donc d'un tournant dans notre orientation spirituelle de fond. Dieu doit entrer dans l'horizon de notre pensée : ce qu'Il veut et la manière dont Il a créé le monde et moi. Nous devons apprendre à prendre part à la pensée et à la volonté de Jésus Christ. C'est alors que nous serons des hommes nouveaux dans lesquels apparaît un monde nouveau.

 

Cette même pensée d'un renouveau nécessaire de notre personne humaine est ultérieurement illustrée par Paul dans deux passages de la Lettre aux Ephésiens, sur lesquels nous voulons encore réfléchir brièvement. Dans le quatrième chapitre de la Lettre, l'Apôtre nous dit qu'avec le Christ nous devons atteindre l'âge adulte, une foi mûre. Nous ne pouvons plus rester "comme des enfants, nous laissant secouer et mener à la dérive par tous les courants d'idées..." (4, 14). Paul désire que les chrétiens aient une foi "responsable", une "foi adulte". L'expression "foi adulte" est devenue un slogan fréquent ces dernières années. Mais on l'entend souvent au sens de l'attitude de celui qui n'écoute plus l'Eglise et ses pasteurs, mais qui choisit de manière autonome ce qu'il veut croire ou ne pas croire – donc une foi "bricolée". Et on la présente comme le "courage" de s'exprimer contre le magistère de l'Eglise. Mais en réalité, il n'y a pas besoin de courage pour cela, car l'on peut toujours être sûr de l'ovation du public. Il faut plutôt du courage pour adhérer à la foi de l'Eglise, même si celle-ci contredit le "schéma" du monde contemporain. C'est ce non-conformisme de la foi que Paul appelle une "foi adulte". C'est la foi qu'il veut. Il qualifie en revanche d'infantile le fait de courir derrière les modes et les courants de l'époque. Par exemple, il appartient à la foi adulte de s'engager pour l'inviolabilité de la vie humaine dès son premier moment, en s'opposant radicalement au principe de la violence, précisément aussi en défense des créatures humaines les plus faibles. Il appartient à la foi adulte de reconnaître le mariage entre un homme et une femme pour toute la vie comme une disposition du Créateur, à nouveau rétablie par le Christ. La foi adulte ne se laisse pas transporter ici et là par n'importe quel courant. Elle s'oppose aux vents de la mode. Elle sait que ces vents ne sont pas le souffle de l'Esprit Saint ; elle sait que l'Esprit de Dieu s'exprime et se manifeste dans la communion avec Jésus Christ. Toutefois, ici aussi Paul ne s'arrête pas à la négation, mais il nous conduit au grand OUI. Il décrit la foi mûre, vraiment adulte de manière positive par l'expression : "agir selon la vérité dans la charité" (cf. Ep 4, 15). La nouvelle façon de penser, qui nous est donnée par la foi, se tourne tout d'abord vers la vérité. Le pouvoir du mal est le mensonge. Le pouvoir de la foi, le pouvoir de Dieu est la vérité. La vérité sur le monde et sur nous-mêmes devient visible lorsque nous tournons notre regard vers Dieu. Et Dieu apparaît à nous dans le visage de Jésus Christ. En regardant le Christ nous reconnaissons une chose supplémentaire : vérité et charité sont inséparables. En Dieu, les deux sont une chose indissoluble : telle est précisément l'essence de Dieu. C'est pourquoi, pour les chrétiens, vérité et charité vont de pair. La charité est la preuve de la vérité. Nous devrons toujours à nouveau être mesurés selon ce critère, qui est que la vérité devient charité et la charité nous rend authentiques.

 

Une autre pensée importante apparaît encore dans le verset de Saint Paul. L'Apôtre nous dit que, en agissant selon la vérité dans la charité, nous contribuons à faire en sorte que le tout – l'univers – croisse en tendant vers le Christ. Paul, à partir de sa foi, ne s'intéresse pas seulement à notre droiture personnelle et pas seulement à la croissance de l'Eglise. Il s'intéresse à l'univers : ta pánta. Le but ultime de l'œuvre du Christ est l'univers – la transformation de l'univers, de tout le monde humain, de toute la Création. Celui qui avec le Christ sert la vérité dans la charité contribue au véritable progrès du monde. Oui, il est ici tout à fait clair que Paul connaît l'idée de progrès. Le Christ, sa vie, sa souffrance et sa résurrection ont été le véritable grand saut du progrès pour l'humanité, pour le monde. A présent, cependant, l'univers doit croître en vue du Christ. Là où augmente la présence du Christ se trouve le véritable progrès du monde. Là, l'homme devient nouveau et ainsi le monde devient nouveau.

 

Encore à partir d'un point de vue différent, Paul nous rend la même chose évidente. Dans le troisième chapitre de laLettre aux Ephésiens il nous parle de la nécessité d'être "rendus forts dans l'homme intérieur" (3, 16). Il reprend là un thème qu'il avait traité auparavant, dans une situation de difficulté, dans la Deuxième Lettre aux Corinthiens : "Même si en nous l'homme extérieur va vers sa ruine, l'homme intérieur se renouvelle de jour en jour" (4, 16). L'homme intérieur doit se renforcer – c'est un impératif particulièrement approprié pour notre époque où les hommes sont si souvent intérieurement vides et doivent donc se raccrocher à des promesses et des drogues, qui ont ensuite comme conséquence un accroissement ultérieur du sentiment de vide en eux-mêmes. Le vide intérieur – la faiblesse de l'homme intérieur – est l'un des grands problèmes de notre temps. L'intériorité doit être renforcée – la capacité de perception du cœur ; la capacité de voir et comprendre le monde et l'homme de l'intérieur, avec le cœur. Nous avons besoin d'une raison éclairée par le cœur, pour apprendre à agir selon la vérité dans la charité. Toutefois, cela ne se réalise pas sans une relation intime avec Dieu, sans la vie de prière. Nous avons besoin de la rencontre avec Dieu, qui nous est donnée dans les sacrements. Et nous ne pouvons pas parler à Dieu dans la prière, si nous ne le laissons pas parler d'abord, si nous ne l'écoutons pas dans la Parole qu'il nous a donnée. Paul écrit à cet égard : "Que le Christ habite en vos cœurs par la foi ; restez enracinés dans l'amour, établis dans l'amour. Ainsi vous serez capables de comprendre avec tous les fidèles quelle est la largeur, la longueur, la hauteur, la profondeur... Vous connaîtrez l'amour du Christ qui surpasse tout ce qu'on peut connaître" (Ep3, 17sq). L'amour voit plus loin que la simple raison, voilà ce que Paul nous dit avec ces mots. Et il nous dit encore que ce n'est que dans la communion avec tous les saints, c'est-à-dire dans la grande communauté de tous les croyants – et non contre elle ou sans elle – que nous pouvons connaître la grandeur du mystère du Christ. Il définit cette ampleur avec des mots qui veulent exprimer la dimension du cosmos : largeur, longueur, hauteur et profondeur. Le mystère du Christ a une ampleur cosmique : Il n'appartient pas seulement à un groupe déterminé. Le Christ crucifié embrasse l'univers en entier dans toutes ses dimensions. Il prend le monde entre ses mains et le porte en haut, vers Dieu. A commencer par Saint Irénée de Lyon – donc dès le IIe siècle – les Pères ont vu dans ce terme de la largeur, de la longueur, de la hauteur et de la profondeur de l'amour du Christ une allusion à la Croix. L'amour du Christ a embrassé dans la Croix la profondeur la plus basse – la nuit de la mort, et la hauteur suprême – l'élévation de Dieu lui-même. Et il a pris entre ses bras l'ampleur et la largeur de l'humanité et du monde dans toutes leurs dimensions. Il embrasse toujours l'univers – nous tous.

 

Prions le Seigneur, afin qu'il nous aide à reconnaître quelque chose de l'ampleur de son amour. Prions-Le afin que son amour et sa vérité touchent notre cœur. Demandons que le Christ habite nos cœurs et fasse de nous des hommes nouveaux, qui agissent selon la vérité dans la charité. Amen!

 

 

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10 novembre 2010 3 10 /11 /novembre /2010 19:41

Discours prononcé par le Pape Benoît XVI à l’Académie Pontificale des Sciences Sociales, le 4 mai 2009. 

 

Chers frères dans l'épiscopat et dans le sacerdoce,

Mesdames et messieurs,

 

Alors que vous vous réunissez à l'occasion de la quinzième assemblée plénière de l'Académie pontificale des sciences sociales, je suis heureux d'avoir l'occasion de vous rencontrer et de vous exprimer mon encouragement pour votre mission d'exposer et de diffuser la doctrine sociale de l'Eglise dans les domaines du droit, de l'économie, de la politique et des diverses autres sciences sociales. En remerciant la professeure Mary Ann Glendon pour ses aimables paroles de bienvenue, je vous assure de mes prières afin que les fruits de vos débats continuent de manifester la pertinence éternelle de la doctrine sociale de l'Eglise dans un monde en rapide mutation.

 

Après avoir étudié le thème du travail, de la démocratie, de la mondialisation, de la solidarité et de la subsidiarité en relation à la doctrine sociale de l'Eglise, votre Académie a choisi de revenir à la question centrale de la dignité de la personne humaine et des droits humains, un point de rencontre entre la doctrine de l'Eglise et la société contemporaine.

 

Les grandes religions et philosophies du monde ont éclairé certains aspects de ces droits humains, qui sont exprimés brièvement dans la "règle d'or" qu'on trouve dans l'Evangile : "Ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pour eux pareillement" (Lc 6, 31 ; cf. Mt 7, 12). L'Eglise a toujours affirmé que les droits fondamentaux, au-delà des différentes façons dont ils sont formulés et des différents degrés d'importance qu'ils peuvent avoir dans les divers contextes culturels, doivent être soutenus et reconnus de façon universelle, car ils sont inhérents à la nature même de l'homme, qui est créé à l'image et ressemblance de Dieu. Si tous les êtres humains sont créés à l'image et ressemblance de Dieu, ils partagent une nature commune qui les lie les uns aux autres et qui exige un respect universel. En assimilant l'enseignement du Christ, l'Eglise considère la personne comme "la plus digne de la nature" (Saint Thomas d'Aquin, De potentia, 9, 3) et enseigne que l'ordre éthique et politique qui gouverne les relations entre les personnes trouve son origine dans la structure même de l'existence de l'homme. La découverte de l'Amérique et le débat anthropologique qui a suivi en Europe aux XVIe et XVIIe siècles a conduit à une conscience renouvelée des droits humains en tant que tels, et de leur universalité (ius gentium). L'époque moderne a contribué à façonner l'idée que le message du Christ – étant donné qu'il proclame que Dieu aime chaque homme et femme et que tout être humain est appelé à aimer Dieu librement – montre que chacun, indépendamment de sa condition sociale et culturelle, de par sa nature même, mérite la liberté. Dans le même temps, nous devons toujours nous rappeler que "la liberté a donc besoin d'être libérée. Le Christ en est le libérateur" (Veritatis splendor, n. 86).

 

Au milieu du siècle dernier, après les grandes souffrances provoquées par les deux terribles guerres mondiales perpétrées par des idéologies totalitaires, la Communauté internationale a acquis un nouveau système de droit international fondé sur les droits humains. Elle semble avoir agi en cela en conformité avec le message que mon prédécesseur Benoît XV proclama en appelant les belligérants de la première guerre mondiale à "transformer la force matérielle des armes en force morale du droit" (Note aux chefs des peuples belligérants, 1 août 1917).

 

Les droits humains devinrent le point de référence d'un ethos universel commun – tout du moins dans les intentions – pour la majorité de l'humanité. Ces droits ont été ratifiés par presque tous les Etats du monde. Le Concile Vatican II dans la déclaration Dignitatis humanae, ainsi que mes prédécesseurs Paul VI et Jean-Paul II, ont proclamé avec force le droit à la vie et le droit à la liberté de conscience et de religion comme étant au centre des droits qui découlent de la nature humaine elle-même.

 

Ces droits humains ne sont pas, à proprement parler, des vérités de foi, bien qu'ils soient identifiables – et même pleinement portés à la lumière – dans le message du Christ qui "manifeste pleinement l'homme à lui-même" (Gaudium et spes, n. 22). Ils reçoivent une confirmation supplémentaire de la foi. Toutefois, il est évident que, vivant et agissant dans le monde physique comme des êtres spirituels, les hommes et les femmes constatent la présence diffuse d'un logos qui leur permet de distinguer non seulement entre le vrai et le faux, mais aussi entre le bien et le mal, le meilleur et le pire, la justice et l'injustice. Cette capacité à discerner – cette action radicale –, rend chaque personne capable de comprendre le "droit naturel" qui n'est rien d'autre que la participation au droit éternel : "unde... lex naturalis nihil aliud est quam participatio legis aeternae in rationali creatura" (Saint Thomas d'Aquin, ST, I-II, 91, 2). Le droit naturel est une orientation universelle qui peut être reconnue par chacun, sur la base duquel tous les peuples peuvent se comprendre et s'aimer les uns les autres. Les droits humains sont donc en ultime analyse enracinés dans la participation de Dieu, qui a créé chaque personne humaine en la dotant d'intelligence et de liberté. Si l'on ignore cette solide base éthique et politique, les droits humains demeurent fragiles, car ils sont privés de leur ferme fondement.

 

L'action de l'Eglise en vue de promouvoir les droits humains est donc soutenue par une réflexion rationnelle, de façon telle que ces droits peuvent être présentés à tous les peuples de bonne volonté, indépendamment de toute appartenance religieuse. Toutefois, comme je l'ai observé dans mes encycliques, d'une part, la raison humaine doit être constamment purifiée par la foi, dans la mesure où elle est toujours menacée par un certain aveuglement éthique provoqué par des passions désordonnées et des péchés ; et, d'autre part, dans la mesure où les droits humains ont besoin d'être réappropriés par chaque génération et par chaque personne, et dans la mesure où la liberté humaine – qui procède d'une succession de choix libres – est toujours fragile, la personne humaine a besoin d'une espérance et d'un amour inconditionnels qui ne peuvent être trouvés qu'en Dieu et qui conduisent à participer à la justice et à la générosité de Dieu envers les autres (cf. Deus caritas est, n. 18 et Spe Salvi, n. 24).

 

Cette perspective attire l'attention sur certains des problèmes sociaux les plus critiques des dernières décennies, tels que la conscience croissante – qui est apparue en partie avec la mondialisation et la crise économique actuelle – d'un contraste flagrant entre l'attribution égale des droits et l'accès inégal aux moyens de jouir de ces droits. Pour les chrétiens qui demandent régulièrement à Dieu de "nous donner notre pain quotidien", c'est une tragédie terrible qu'un cinquième de l'humanité souffre encore de la faim. Garantir des réserves de nourriture adéquates, tout comme la protection des ressources vitales telles que l'eau et l'énergie, exige que tous les responsables internationaux collaborent en vue de manifester leur volonté d'œuvrer de bonne foi, en respectant le droit naturel et en promouvant la solidarité et la subsidiarité avec les régions et les peuples les plus faibles de la planète, comme étant la stratégie la plus efficace pour éliminer les inégalités sociales entre les pays et les sociétés et en vue d'accroître la sécurité mondiale.

 

Chers amis, chers membres de l'Académie, en vous invitant, dans vos recherches et dans vos débats, à être des témoins crédibles et cohérents de la défense et de la promotion de ces droits humains non négociables qui sont fondés sur le droit divin, je vous donne de tout cœur ma Bénédiction apostolique.

 

 

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7 novembre 2010 7 07 /11 /novembre /2010 13:02

Cet été, au cours de ma retraite au sanctuaire de Notre Dame de Monligeon, une dame vient me voir et me dit :

 

Vraiment, je suis admirative de votre foi, de la manière dont vous la vivez. Je suis impressionnée par votre ferveur, votre recueillement, votre piété…

 

Evidemment, j’étais un peu gêné par tant de dithyrambes. Surtout que je n’avais pas l’impression d’être aussi rayonnant que cela…

 

– Je me sens toute petite quand je vous vois, poursuit la dame. J’ai 70 ans, et je suis loin d’en être là où vous êtes. Comme j’aimerais avoir ne serait-ce qu’un peu de votre foi…

 

Elle me fait part alors de ses difficultés à croire. Elle va même jusqu’à me dire qu’elle n’a pas la foi !

 

Je doute tellement… Comment savoir si tout cela est bien réel, si ce n’est pas de l’auto-suggestion ?

 

Elle me demande un conseil pour croire davantage.

 

Je lui dis alors :

 

Je ne crois pas que vous n’ayez pas la foi. La foi, vous l’avez : sinon, vous ne seriez pas ici, en ce lieu de prière ; vous ne vous seriez pas inscrite à la retraite ; vous ne participeriez pas aux offices. Si vous faites tout cela, c’est que vous avez la foi !

 

La dame semble dubitative.

 

Votre foi me paraît même plus héroïque que la mienne, parce que vous croyez dans la "nuit obscure". Tandis que moi, il est vrai que le Seigneur me gratifie de grandes grâces sensibles en ce temps de retraite : je me sens porté. Il est donc plus facile pour moi de croire… Mais comprenez que vous n’avez pas moins la foi que moi. Vous l’avez même sans doute plus grande que moi.

 

Je lui parle alors de Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, en lui rappelant qu’elle aussi a connu, à la fin de sa vie, de grandes tentations contre la foi. Elle aussi avait l’impression que le ciel était vide, et que Dieu n’existait pas. C’est alors qu’elle a multiplié les actes de foi, comme jamais elle ne l’avait fait auparavant. « Je crois, disait elle, parce que je veux croire. »

 

« Ma Mère bien-aimée, écrit-elle dans l’Histoire d’une âme, je vous parais peut-être exagérer mon épreuve ; en effet si vous jugez d’après les sentiments que j’exprime dans les petites poésies que j’ai composées cette année, je dois vous sembler une âme remplie de consolations et pour laquelle le voile de la foi s’est presque déchiré, et cependant… ce n’est plus un voile pour moi, c’est un mur qui s’élève jusqu’aux cieux et couvre le firmament étoilé… Lorsque je chante le bonheur du Ciel, l’éternelle possession de Dieu, je n’en ressens aucune joie, car je chante simplement ce que je veux croire. Parfois, il est vrai, un tout petit rayon de soleil vient illuminer mes ténèbres, alors l’épreuve cesse un instant, mais ensuite le souvenir de ce rayon, au lieu de me causer de la joie, rend mes ténèbres plus épaisses encore. » (Manuscrit C, Folio 8, Recto)

 

La dame m’écoute attentivement.

 

En fait, m’enhardis-je, je pense que ce n’est pas avec la foi que vous avez un problème, mais avec la raison. Car les objections qui peuplent votre esprit peuvent être combattues aisément par un travail intellectuel. Vous verriez alors que les raisons de croire sont infiniment plus nombreuses et plus convaincantes que les raisons de ne pas croire.

 

Je lui évoquais le cas du Père Molinié, qui révélait que sa foi était si bien enracinée dans sa raison, que pour qu’il perde vraiment la foi, il faudrait qu’il en vienne aussi à perdre la raison !

 

Je l’invitais donc à lire des ouvrages de métaphysique et de théologie pour approfondir tel ou tel aspect de sa foi lui posant problème. Cela tombait bien d’ailleurs, puisque notre retraite était prêchée par le Père Descouvemont. Je lui suggérais donc ses excellents livres (tel son magistral « Guide des difficultés de la foi catholique »), et bien sûr, de ne pas hésiter à aller le voir pour l’interroger sur telle ou telle question lui faisant difficulté.

 

De cet entretien, je retiens l’importance de la démarche intellectuelle dans la vie de foi. Un chrétien ne peut pas faire l’économie de bonnes et saintes lectures. C’est vraiment quelque chose de vital. Une foi non enracinée dans la raison reste à la merci de la première bourrasque – de la moindre contradiction. Il est vraiment capital que nous nourrissions notre âme avec des aliments spirituels : l’Ecriture sainte, bien sûr, au premier chef, avec ses commentaires (il en existe de nombreux remarquables tels ceux de Marie-Noëlle Thabut, du P. Sonet...). Mais pas seulement : la vie et les écrits des saints peuvent puissamment nourrir notre vie spirituelle, de même que les documents du Magistère et certains ouvrages de métaphysique, de théologie, d’apologétique, d’histoire de l’Eglise… Il ne faut pas hésiter à fréquenter habituellement une librairie religieuse, et à fureter dans ses rayons  même s'il est souhaitable et prudent de se faire conseiller par quelqu’un de confiance, car malheureusement, il existe aussi des livres qui peuvent nous faire du mal…

 

A l’ère des communications modernes, il existe également de nombreuses manières de se cultiver par internet. On y trouve ainsi de nombreux cours disponibles, téléchargeables, dispensés par des professeurs de grande qualité ; des enseignements divers audios et vidéos. Il existe des radios chrétiennes, avec des émissions très édifiantes (en podcasts)...

 

Et peut-être dans votre ville trouverez-vous des conférences, des débats et discussions, des occasions de rencontre avec des prêtres, des théologiens, des philosophes…

 

Il est vraiment important pour un chrétien de lire (ne serait-ce que des magazines!), écouter, réfléchir, approfondir, chercher, questionner, écrire peut-être… La pire des choses, quand on a des objections (et on en a tous !), c’est de les mettre de côté – de faire comme si elles n’existaient pas, en pensant que notre foi suffira à les surmonter (ou en considérant que notre foi se situant au-delà de la raison, elle n'a pas à être en phase nécessairement avec notre raison – c'est l'erreur du fidéisme).

 

Il ne faut pas faire violence à notre raison, en lui imposant des choses qu’elle ne peut pas accepter… Car le retour de bâton pourrait être extrêmement douloureux. Il existe certes des mystères dans notre foi que notre raison ne peut comprendre pleinement. Mais pour adhérer à ces mystères, encore faut-il que nous ayions... des raisons de le faire.

 

L’homme est fait pour croire et penser sa foi avec sa raison. Si la foi vient à manquer, la raison se heurte à ses propres limites, elle tâtonne et finit par "dévisser"... ; et si la raison n’est pas nourrie, la foi se trouve à la merci de tous les courants d’idées : elle s’expose à être ballotée « à tout vent de doctrine » (cf. Ep 4. 14-15), à être la proie des sectes et des superstitions – ou à dégénérer en athéisme larvé, sous couvert d'un vernis religieux (voire en athéisme tout court!).

 

Réglons donc notre pensée sur l’enseignement solide reçu de l’Eglise « dans la foi et l’amour que nous avons en Jésus-Christ » (cf. 2 Tm 1. 13). Et comme dirait le P. Guy Gilbert : bûchons notre foi !

 


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6 novembre 2010 6 06 /11 /novembre /2010 13:43

 

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6 novembre 2010 6 06 /11 /novembre /2010 13:02

Homélie prononcée par le Pape Benoît XVI lors de sa visite pastorale à San Giovanni Rotondo, le 21 juin 2009.

 

Chers frères et sœurs!

 

Au cœur de mon pèlerinage en ce lieu, où tout parle de la vie et de la sainteté de Padre Pio da Pietrelcina, j'ai la joie de célébrer pour vous et avec vous l'Eucharistie, mystère qui a constitué le centre de toute son existence: l'origine de sa vocation, la force de son témoignage, la consécration de son sacrifice (…).

 

Nous venons d'écouter l'Evangile de la tempête apaisée, que l'on a rapproché d'un texte bref mais incisif du Livre de Job, où Dieu se révèle comme le Seigneur de la mer. Jésus menace le vent et ordonne à la mer de se calmer, il l'interpelle comme si celle-ci s'identifiait au pouvoir diabolique. En effet, selon ce que nous disent la première Lecture et le Psaume 106/107, dans la Bible, la mer est considérée comme un élément menaçant, chaotique, potentiellement destructeur, que seul Dieu, le Créateur, peut dominer, gouverner et apaiser.

 

Il existe cependant une autre force – une force positive – qui anime le monde, capable de transformer et de renouveler les créatures : la force de l'"amour du Christ" (2 Co 5, 14), comme l'appelle Saint Paul dans la Deuxième Lettre aux Corinthiens : ce n'est donc pas essentiellement une force cosmique, mais divine, transcendante. Il agit également sur l'univers mais, en lui-même, l'amour du Christ est un pouvoir "autre", et le Seigneur a manifesté cette altérité transcendante dans sa Pâque, dans la "sainteté" du "chemin" qu'Il a choisi pour nous libérer de la domination du mal, comme cela s'était produit pour l'exode d'Egypte, lorsqu'il avait fait sortir les juifs à travers les eaux de la Mer Rouge. "O Dieu – s'exclame le psalmiste – la sainteté est ton chemin... Par la mer passait ton chemin / tes sentiers, par les eaux profondes" (Ps 77/76, 14.20). Dans le mystère pascal, Jésus est passé à travers l'abîme de la mort, car Dieu a ainsi voulu renouveler l'univers : à travers la mort et la résurrection de son Fils "mort pour tous", pour que tous puissent vivre "pour celui qui est mort et ressuscité pour eux" (2 Co 5, 16) et ne pas vivre uniquement pour eux-mêmes!

 

Le geste solennel de calmer la mer agitée est clairement le signe de la domination du Christ sur les puissances négatives et incite à penser à sa divinité : "Qui est-il donc – se demandent émerveillés et craintifs les disciples –, pour que même le vent et la mer lui obéissent?" (Mc 4, 41). Leur foi n'est pas encore solide, elle est en train de se former ; c'est un mélange de peur et de confiance ; l'abandon confiant de Jésus au Père est en revanche total et pur. Ainsi par ce pouvoir de l'amour, il peut dormir, Il dort pendant la tempête, absolument en sécurité entre les bras de Dieu. Mais le moment viendra où Jésus éprouvera la peur et l'angoisse : lorsque son heure viendra, il sentira sur lui le poids des péchés de l'humanité, comme une marée montante qui va s'abattre sur Lui. Il s'agira alors d'une tempête terrible, non pas d'une tempête universelle, mais spirituelle. Ce sera le dernier assaut extrême du mal contre le Fils de Dieu.

 

Mais en cette heure, Jésus ne douta pas du pouvoir de Dieu le Père et de sa proximité, même s'il dut faire pleinement l'expérience de la distance de la haine à l'amour, du mensonge à la vérité, du péché à la grâce. Il fit l'expérience de ce drame en lui-même de manière déchirante, en particulier à Gethsémani, avant son arrestation, et ensuite durant toute sa Passion, jusqu'à sa mort en Croix. En cette heure, Jésus fut, d'une part, entièrement un avec le Père, pleinement abandonné à Lui; mais, de l'autre, solidaire avec les pécheurs, il fut comme séparé et se sentit comme abandonné par Lui.

 

Certains Saints ont vécu intensément et personnellement cette expérience de Jésus. Padre Pio da Pietrelcina est l'un d'eux. Un homme simple, d'origine humble, "saisi par le Christ" (Ph 3, 12) – comme l'Apôtre Paul l'écrit de lui-même – pour en faire un instrument élu du pouvoir éternel de sa Croix : pouvoir d'amour pour les âmes, de pardon et de réconciliation, de paternité spirituelle, de solidarité effective avec ceux qui souffrent. Les stigmates, qui marquèrent son corps, l'unirent intimement au Crucifié-Ressuscité. Authentique disciple de saint François d'Assise, il fit sienne, comme le Poverello d'Assise, l'expérience de l'Apôtre Paul, telle qu'il la décrit dans ses Lettres :"Avec le Christ, je suis fixé à la Croix ; je vis, mais ce n'est plus moi, c'est le Christ qui vit en moi" (Ga 2, 20) ; ou bien : "Ainsi la mort fait son œuvre en nous, et la vie en vous" (2 Co 4, 12). Cela ne signifie pas aliénation, perte de personnalité : Dieu n'annule jamais l'être humain, mais le transforme avec son Esprit et l'oriente au service de son dessein de Salut. Padre Pio conserva ses dons naturels, et aussi son tempérament, mais il offrit chaque chose à Dieu, qui a pu s'en servir librement pour prolonger l'œuvre du Christ : annoncer l'Evangile, remettre les péchés et guérir les malades dans le corps et l'esprit.

 

Comme ce fut le cas pour Jésus, Padre Pio a dû soutenir la vraie lutte, le combat radical non contre des ennemis terrestres, mais contre l'esprit du mal (cf. Ep 6, 12). Les plus grandes "tempêtes" qui le menaçaient étaient les assauts du diable, dont il se défendait avec l'"armure de Dieu", avec "le bouclier de la foi" et "l'épée de l'Esprit, c'est-à-dire la Parole de Dieu" (Ep 6, 11.16.17). Restant uni à Jésus, il n'a jamais perdu de vue la profondeur du drame humain, et c'est pour cela qu'il s'est offert et a offert ses nombreuses souffrances, et il a su se prodiguer pour le soin et le soulagement des malades, signe privilégié de la miséricorde de Dieu, de son Royaume qui vient et qui est déjà dans le monde, de la victoire de l'amour et de la vie sur le péché et sur la mort. Guider les âmes et soulager les souffrances : ainsi peut-on résumer la mission de saint Pio da Pietrelcina, comme l'a dit également à son propos le serviteur de Dieu, le Pape Paul VI : "C'était un homme de prière et de souffrance" (Aux pères capitulaires capucins, 20 février 1971).

 

Chers amis, frères mineurs capucins, membres des groupes de prière et tous les fidèles de San Giovanni Rotondo, vous êtes les héritiers de Padre Pio et l'héritage qu'il vous a laissé est la sainteté. Dans une de ses lettres, il écrit : "Il semble que Jésus n'ait pas d'autre souci à l'esprit que celui de sanctifier votre âme" (Epist. II, p. 155). Telle était toujours sa première préoccupation, son inquiétude sacerdotale et paternelle : que les personnes reviennent à Dieu, qu'elles puissent faire l'expérience de sa miséricorde et, intérieurement renouvelées, puissent redécouvrir la beauté et la joie d'être chrétiens, de vivre en communion avec Jésus, d'appartenir à son Eglise et de pratiquer l'Evangile. Padre Pio attirait sur la voie de la sainteté grâce à son propre témoignage, en indiquant par l'exemple le "chemin" qui conduit à celle-ci : la prière et la charité.

 

Avant tout la prière. Comme tous les grands hommes de Dieu, Padre Pio était lui-même devenu prière, corps et âme. Ses journées étaient un chapelet vécu, une méditation et une assimilation continues des mystères du Christ en union spirituelle avec la Vierge Marie. C'est ainsi que s'explique la coprésence singulière en lui de dons surnaturels et de qualités humaines. Et tout atteignait son sommet dans la célébration de la Messe : là il s'unissait pleinement au Seigneur mort et ressuscité. De la prière, comme d'une source toujours vive, jaillissait la charité. L'amour qu'il portait dans son cœur et qu'il transmettait aux autres était plein de tendresse, toujours attentif aux situations réelles des personnes et des familles. En particulier à l'égard des malades et des personnes qui souffrent il nourrissait la prédilection du Cœur du Christ, et c'est précisément de celle-ci qu'a pris origine et forme le projet d'une grande œuvre consacrée au "soulagement de la souffrance". On ne peut pas comprendre ni interpréter comme il se doit cette institution si on la sépare de sa source d'inspiration, qui est la charité évangélique, animée à son tour par la prière.

 

Très chers amis, Padre Pio repropose tout cela aujourd'hui à notre attention. Les risques de l'activisme et de la sécularisation sont toujours présents ; c'est pourquoi ma visite a également pour but de vous confirmer dans la fidélité à la mission héritée de votre père bien-aimé. Beaucoup d'entre vous, religieux, religieuses et laïcs, êtes tellement pris par les mille occupations requises par le service aux pèlerins, ou aux malades de l'hôpital, que vous courez le risque de négliger la chose vraiment nécessaire : écouter le Christ pour accomplir la volonté de Dieu. Lorsque vous vous apercevez que vous êtes proches de courir ce risque, regardez Padre Pio : son exemple, ses souffrances ; et invoquez son intercession, pour qu'il obtienne du Seigneur la lumière et la force dont vous avez besoin pour poursuivre sa mission imprégnée d'amour pour Dieu et de charité fraternelle. Et du ciel, qu'il continue à exercer cette paternité totalement spirituelle qui l'a distingué au cours de son existence terrestre ; qu'il continue à accompagner ses confrères, ses fils spirituels et toute l'œuvre qu'il a commencée. Avec Saint François, et la Vierge, qu'il a tant aimée et faite aimer dans ce monde, qu'il veille sur vous tous et vous protège toujours. Et alors, même dans les tempêtes qui peuvent se lever à l'improviste, vous pourrez faire l'expérience du souffle de l'Esprit Saint, qui est plus fort que tout vent contraire et qui pousse la barque de l'Eglise et chacun de nous. Voilà pourquoi nous devons toujours vivre dans la sérénité et cultiver la joie dans notre cœur, en rendant grâce au Seigneur. "Son amour est pour toujours" (Psaume responsorial). Amen!

 

 

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4 novembre 2010 4 04 /11 /novembre /2010 19:11

Homélie du Pape Benoît XVI pour l’ouverture de l’année sacerdotale, le 19 juin 2010.

 

Chers frères et sœurs,

 

Dans l'antienne du Magnificat, nous chanterons d'ici peu : "Le Seigneur nous a accueillis dans son cœur – Suscepit nos Dominus in sinum et cor suum". Dans l'Ancien Testament, il est question 26 fois du cœur de Dieu, considéré comme l'organe de sa volonté : c'est par rapport au cœur de Dieu que l'homme est jugé. A cause de la douleur que son cœur éprouve pour les péchés de l'homme, Dieu décide le déluge, mais il s'émeut ensuite face à la faiblesse humaine et pardonne. Il y a ensuite un passage vétérotestamentaire dans lequel le thème du cœur de Dieu est exprimé de façon absolument claire : c'est dans le chapitre 11 du livre du prophète Osée, où les premiers versets décrivent la dimension de l'amour avec lequel le Seigneur s'est adressé à Israël à l'aube de son histoire : "Quand Israël était jeune, je l'aimais, et d'Egypte j'appelai mon fils" (v. 1). En vérité, à l'inlassable prédilection divine, Israël répond avec indifférence et même ingratitude. "Mais plus je les appelais – est obligé de constater le Seigneur – plus ils s'écartaient de moi" (v. 2). Toutefois, Il n'abandonne jamais Israël aux mains des ennemis, car "mon cœur – observe le Créateur de l'univers – en moi est bouleversé, toutes mes entrailles frémissent" (v. 8).

 

Le cœur de Dieu frémit de compassion! Aujourd'hui, en la solennité du Très Saint Cœur de Jésus, l'Eglise offre à notre contemplation ce mystère, le mystère du cœur d'un Dieu qui s'émeut et reverse tout son amour sur l'humanité. Un amour mystérieux, qui dans les textes du Nouveau Testament, nous est révélé comme une passion incommensurable de Dieu pour l'homme. Il ne se rend pas face à l'ingratitude et pas même devant le refus du peuple qu'il a choisi ; au contraire, avec une infinie miséricorde, il envoie dans le monde son Fils unique afin qu'il prenne sur lui le destin de l'amour détruit afin que, vainquant le pouvoir du mal et de la mort, il puisse rendre la dignité de fils aux êtres humains devenus esclaves par le péché. Tout cela a un prix élevé : le Fils unique du Père s'immole sur la croix : "Ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu'à la fin" (cf. Jn 13, 1). Le symbole de cet amour qui va au-delà de la mort est son côté transpercé par une lance. A cet égard, le témoin oculaire, l'apôtre Jean, affirme : "L'un des soldats, de sa lance, lui perça le côté et il sortit aussitôt du sang et de l'eau" (cf. Jn 19, 34).

 

(…) Chers frères et sœurs, arrêtons-nous ensemble pour contempler le Cœur transpercé du Crucifié. Nous avons entendu à nouveau il y a peu, dans la brève lecture tirée de la Lettre de saint Paul aux Ephésiens, que "Dieu, riche en miséricorde, à cause du grand amour dont il nous a aimés, alors que nous étions morts par suite de nos fautes, nous a fait revivre avec le Christ [...] avec lui Il nous a ressuscités et fait asseoir aux cieux, dans le Christ Jésus" (Ep 2, 4-6). Etre dans le Christ Jésus, c'est déjà être assis dans les Cieux. Dans le cœur de Jésus est exprimé le noyau essentiel du christianisme ; dans le Christ nous a été révélée et donnée toute la nouveauté révolutionnaire de l'Evangile : l'Amour qui nous sauve et nous fait vivre déjà dans l'éternité de Dieu. L'évangéliste Jean écrit : "Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais ait la vie éternelle" (3, 16). Son cœur divin appelle alors notre cœur ; il nous invite à sortir de nous-mêmes, à abandonner nos certitudes humaines pour placer notre confiance en Lui, et, suivant son exemple, à faire de nous-mêmes un don d'amour sans réserve.

 

S'il est vrai que l'invitation de Jésus à "demeurer dans son amour" (cf. Jn 15, 9) s'adresse à chaque baptisé, dans la fête du Sacré-Cœur de Jésus, Journée de sanctification sacerdotale, cette invitation retentit avec une plus grande force pour nous, prêtres, en particulier ce soir, début solennel de l'Année sacerdotale, que j'ai voulu proclamer à l'occasion du 150e anniversaire de la mort du Saint curé d'Ars. Il me vient immédiatement à l'esprit une belle et émouvante affirmation, rapportée dans le Catéchisme de l'Eglise catholique où il est dit : "Le sacerdoce est l'amour du Cœur de Jésus" (n. 1589). Comment ne pas rappeler avec émotion que c'est directement de ce Cœur qu'a jailli le don de notre ministère sacerdotal? Comment oublier que nous, prêtres, sommes consacrés pour servir, humblement et avec autorité, le sacerdoce commun des fidèles? Notre mission est une mission indispensable pour l'Eglise et pour le monde, qui demande une pleine fidélité au Christ et une union incessante avec Lui ; c'est-à-dire que le fait de demeurer dans son amour exige que nous tendions constamment à la sainteté comme l'a fait Saint Jean-Marie Vianney. Dans la Lettre qui vous a été adressée à l'occasion de cette année jubilaire particulière, chers frères prêtres, j'ai voulu mettre en lumière certains aspects caractéristiques de notre ministère, en faisant référence à l'exemple et à l'enseignement du Saint curé d'Ars, modèle et protecteur de nous tous les prêtres, et en particulier des curés. Que ma lettre soit pour vous une aide et un encouragement à faire de cette année une occasion propice pour croître dans l'intimité de Jésus, qui compte sur nous, ses ministres, pour diffuser et consolider son Royaume, pour diffuser son amour, sa vérité. C'est pourquoi, "à l'exemple du Saint curé d'Ars, – ainsi  ai-je conclu ma Lettre – laissez-vous conquérir par Lui et vous serez vous aussi, dans le monde d'aujourd'hui, des messagers d'espérance, de réconciliation et de paix!".

 

Se laisser conquérir pleinement par le Christ! Tel a été le but de toute la vie de Saint Paul, vers qui nous avons tourné notre attention au cours de l'Année paulinienne qui touche désormais à son terme ; cela a été l'objectif de tout le ministère du Saint curé d'Ars, que nous invoquerons particulièrement durant l'Année sacerdotale ; que cela soit aussi l'objectif principal de chacun de nous. Pour être des ministres au service de l'Evangile, l'étude et une formation théologique et pastorale soignée et permanente sont assurément utiles et nécessaires, mais cette "science de l'amour" que l'on n'apprend que dans le cœur à cœur avec le Christ est encore plus nécessaire. En effet, c'est Lui qui nous appelle pour rompre le pain de son amour, pour remettre les péchés et pour guider le troupeau en son nom. C'est précisément pour cela que nous ne devons jamais nous éloigner de la source de l'Amour qui est son Cœur transpercé sur la Croix.

 

Ce n'est qu'ainsi que nous serons en mesure de coopérer avec efficacité au mystérieux "dessein du Père" qui consiste à "faire du Christ le cœur du monde"! Un dessein qui se réalise dans l'histoire, à mesure que Jésus devient le Cœur des cœurs humains, en commençant par ceux qui sont appelés à être les plus proches de lui, précisément les prêtres. Les "promesses sacerdotales", que nous avons prononcées le jour de notre ordination et que nous renouvelons chaque année, le Jeudi saint, lors de la Messe chrismale, nous rappellent à cet engagement constant. Même nos carences, nos limites et nos faiblesses doivent nous reconduire au Cœur de Jésus. En effet, s'il est vrai que les pécheurs, en le contemplant, doivent apprendre de Lui la nécessaire "douleur des péchés" qui les reconduit au Père, cela vaut encore davantage pour les saints ministres. Comment oublier, à ce propos, que rien ne fait davantage souffrir l'Eglise, Corps du Christ, que les péchés de ses pasteurs, en particulier ceux qui se transforment en "voleurs de brebis" (Jn 10, 1sqq), ou parce qu'ils les égarent avec leurs doctrines privées, ou encore parce qu'ils les enserrent dans le filet du péché et de la mort? Pour nous aussi, chers prêtres, le rappel à la conversion et le recours à la divine miséricorde est valable, et nous devons également adresser avec humilité au Cœur de Jésus la demande pressante et incessante pour qu'il nous préserve du risque terrible de faire du mal à ceux que nous sommes tenus de sauver.

 

Il y a quelques instants, j'ai pu vénérer, dans la chapelle du Chœur, la relique du Saint Curé d'Ars : son cœur. Un cœur enflammé par l'amour divin, qui s'émouvait à la pensée de la dignité du prêtre et qui parlait aux fidèles avec des accents touchants et sublimes, affirmant que "après Dieu, le prêtre est tout! ... Lui-même ne se comprendra bien qu'au ciel" (cf. Lettre pour l'Année sacerdotale, p. 2). Chers frères, cultivons cette même émotion, que ce soit pour exercer notre ministère avec générosité et dévouement, ou pour conserver dans notre âme une véritable "crainte de Dieu" : la crainte de pouvoir priver de tant de bien, par notre négligence ou notre faute, les âmes qui nous sont confiées, ou de pouvoir – que Dieu nous en garde! – leur faire du mal. L'Eglise a besoin de prêtres saints ; de ministres qui aident les fidèles à faire l'expérience de l'amour miséricordieux du Seigneur et qui en soient des témoins convaincus. Dans l'adoration eucharistique, qui suivra la célébration des vêpres, nous demanderons au Seigneur qu'il enflamme le cœur de chaque prêtre de cette "charité pastorale" capable d'assimiler son "moi" personnel à celui de Jésus Prêtre, de manière à pouvoir l'imiter dans l'offrande de soi la plus complète.

 

Que la Vierge Marie nous obtienne cette grâce, elle dont nous contemplerons demain avec une foi vive le Cœur Immaculé. Le Saint curé d'Ars nourrissait à son égard une dévotion filiale, si bien qu'en 1836, en avance sur la proclamation du Dogme de l'Immaculée Conception, il avait déjà consacré sa paroisse à Marie "conçue sans péché". Et il garda l'habitude de renouveler souvent cette offrande de la paroisse à la Sainte Vierge, en enseignant aux fidèles qu'"il suffit de s'adresser à elle pour être exaucés", pour la simple raison qu'elle "désire surtout nous voir heureux". Que la Vierge Sainte, notre Mère, nous accompagne en l'Année sacerdotale que nous commençons aujourd'hui, afin que nous puissions être des guides solides et éclairés pour les fidèles que le Seigneur confie à nos soins pastoraux. Amen!

 

 

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31 octobre 2010 7 31 /10 /octobre /2010 12:42

Chers amis,

 

Je souhaiterais achever aujourd’hui ma série d’articles sur l’athéisme en réponse à un commentaire de notre ami Hervé, suite à la publication d’un texte de Claude Tresmontant affirmant avec force que l’athéisme n’existe pas.

 

L’athéisme n’existe pas, nous dit Tresmontant, parce qu’il n’a jamais été véritablement pensé. Oh, certes : il existe de nombreux penseurs athées – et ils sont même majoritaires parmi les philosophes actuels. Mais leur athéisme est le résultat d’une préférence, non d’une analyse rationnelle du réel objectif – que les philosophes de l’ère moderne snobent délibérément.

 

Lorsque l’athéisme essaye de se penser lui-même jusqu’au bout, on observe qu’il ne se survit pas à lui-même ; qu’il mute en une autre espèce de pensée… qui n’est plus une philosophie athée.

 

OU BIEN l’affirmation selon laquelle l’univers est le seul être existant conduit au panthéisme antique des métaphysiciens grecs antérieurs à Socrate et de l’Inde ancienne – mais alors, il n’y a plus d’a-théisme, puisque le pan-théisme, qui divinise l’univers, est une forme de croyance religieuse (c’est ce que nous avons examiné la dernière fois avec la pensée de Marx et Engels – qui resurgit aujourd’hui sous la plume d’un Stephen Hawking…).

 

OU BIEN la négation de toute divinité (y compris la Nature) conduit à l’absurde – mais alors, il n’y a plus de philosophie au sens antique du terme (c’est-à-dire : d’amour de la sagesse ; d’exercice rationnel de la pensée). C’est ce qu’il nous reste à examiner maintenant.

 

Mais quoiqu’il en soit, on notera qu’il n’existe pas de philosophie athée ; que les deux termes sont antinomiques.

 

L’athée qui s’efforcera de penser l'athéisme jusqu’au bout sera irrésistiblement contraint, par la force des choses, à :

 - renoncer à l'athéisme pur pour demeurer dans la pensée rationnelle (i.e dans la philosophie : il optera alors pour le pan-théisme – qu’il soit assumé ou non importe peu) ;

 - ou renoncer à la pensée rationnelle pour sauvegarder son athéisme (il se réfugiera alors dans l’absurde – qui est le contraire de la philosophie).

 

Mais il n'aura guère d'autre alternative...

 

Le philosophe capable de concilier l’athéisme et la pensée rationnelle n’est pas encore né – et pour cause : l’athéisme pur, compte tenu de ce que nous savons aujourd’hui de l’univers (de manière certaine et irréversible), est impensable.

 

Après avoir examiné la pensée des matérialistes marxistes (reprise par Stephen Hawking et tant d’autres penseurs modernes) – qui dégénère inéluctablement, avons-nous dit, en pan-théisme –, il nous faut réfléchir maintenant à la position de ceux qui n’ont pour le panthéisme – pas plus que pour le théisme ou le déisme – la moindre sympathie ou affinité. Ce sont les athées purs et durs, qui refusent toute divinité, là-haut dans le ciel comme ici-bas sur la terre.

 

Le spécimen le plus représentatif de cette espèce d’athéisme est sans aucun doute Jean-Paul Sartre, disciple du philosophe allemand Martin Heidegger.

 

Après une expérience sensible réalisée dans sa jeunesse – l’expérience psychologique de ce que c’est que d'exister – Sartre va professer activement l’athéisme. Un athéisme radical, qui refuse à tout prix de se muer en panthéisme.

 

Pour notre auteur, il n’est point de Dieu. Le Dieu du monothéisme est une vue de l’esprit ; et la Nature n’est absolument pas divine.

 

Par tempérament et par culture (Sartre appartient à l’école cartésienne), notre auteur ne ressent pas la moindre attirance pour le panthéisme. Il n’est pas porté à diviniser la nature. Il rejette avec dédain l’animisme cosmique. Il refuse de voir l’Univers Physique comme l’Absolu ; il va enseigner sa radicale contingence.

 

Pour Sartre : « l’existence est contingente ». Ou dit autrement : « la contingence, c’est l’absolu ». Il n’y a donc pas pour Sartre d’absolu, absolument parlant. Car tout ce qui est est contingent. S’il y a un absolu, c’est la contingence elle-même (qui est précisément ce qui n’est pas absolu, ce qui n’est pas nécessaire, ce qui ne se suffit pas à soi-même…). Sartre retire donc à l’Univers la suffisance ontologique que lui accordent les matérialistes de tous les temps – et que les théologiens monothéistes attribuent à Dieu seul.

 

« L’essentiel, écrit Sartre dans La Nausée, c’est la contingence. Je veux dire que, par définition, l’existence n’est pas la nécessité. Exister, c’est être là, simplement : les existants apparaissent, se laissent rencontrer, mais on ne peut jamais les déduire. Il y a des gens, je crois, qui ont compris ça. Seulement, ils ont essayé de surmonter cette contingence en inventant un être nécessaire et cause de soi. Or, aucun être nécessaire ne peut expliquer l’existence : la contingence n’est pas un faux semblant, une apparence qu’on peut dissiper ; c’est l’absolu, par conséquent la gratuité parfaite. ».

 

« Aucun être nécessaire, dit Sartre, ne peut expliquer l’existence »… L’existence ne vient ni de Dieu, ni d’elle-même (elle ne s’est pas auto-créée, ainsi que l’affirment les disciples de Marx ou de Hawking). D’où vient elle alors ? Sartre répond : de nulle part ; elle n’a pas de cause. L’existence existe, c’est tout. Elle n’a pas de cause. Elle n’est pas l’Absolu (cela reviendrait à la diviniser) ; elle ne tire pas non plus son être d’un autre Absolu qu’elle-même. Elle est radicalement, foncièrement, « absolument » contingente.

 

Sartre va avoir l’honnêteté intellectuelle de ne pas s’arrêter en chemin, et de tirer toutes les conséquences de son raisonnement. Si l’univers est contingent, et s’il n’a pas de cause (ni en Dieu, ni en lui-même), bref : s’il n’est pas lui-même l’être nécessaire ; si l’être nécessaire n’existe pas ; si l’être (tout être, tous les êtres) n’est pas (ne sont pas) nécessaire(s), alors… on ne comprend pas pourquoi l’être (tout être, tous les êtres) existe(nt). Puisque l’être est contingent, et nullement nécessaire, il devrait en réalité ne pas exister. Comment donc l’être qui n’est pas nécessaire peut-il venir à l’existence si aucun être nécessaire n’est à l’origine – si aucun être n’est nécessaire ? Si aucun être n’est nécessaire, comment se fait-il qu’il y ait quand même de l’être ? D’où vient qu’il y ait de l’être plutôt que du néant ? Pour Sartre, s'il y a de l’être – alors que l’être devrait ne pas exister – c’est que l’être est absurde. C’est qu’il est « en trop ». Normalement, il ne devrait pas exister (puisqu’il n’est pas nécessaire, et qu’il ne tire son existence d’aucun être nécessaire). Mais il existe (comme être contingent). Syntax error.

 

« Nous étions un tas d’existants gênés, embarrassés de nous-mêmes, nous n’avions pas la moindre raison d’être là, ni les uns ni les autres, chaque existant confus, vaguement inquiet, se sentait de trop par rapport aux autres. De trop… De trop, le marronnier, là en face de moi… Et moi – veule, alangui, obscène, digérant, ballotant de mornes pensées – moi aussi j’étais de trop… J’étais de trop pour l’éternité (…). L’existence partout, à l’infini, de trop, toujours et partout (…).

 

« Tout existant naît sans raison, se prolonge par faiblesse et meurt par rencontre (…). Est-ce que je l’ai rêvée, cette énorme présence ? Elle était là… toute molle, poissant tout, toute épaisse, une confiture… Je haïssais cette ignoble marmelade. Il y en avait, il y en avait ! Ca montait jusqu’au ciel, ça s’en allait partout, ça remplissait tout de son affalement gélatineux… Je savais bien que c’était le monde, le monde tout nu qui se montrait tout d’un coup, et j’étouffais de colère contre ce gros être absurde. On ne pouvait même pas se demander d’où ça sortait, tout ça, ni comment il se faisait qu’il existât un monde plutôt que rien… Bien sûr il n’y avait aucune raison pour qu’elle existât, cette larve coulante. Mais il n’était pas possible qu’elle n’existât pas. C’était impensable : pour imaginer le néant, il fallait qu’on se trouve déjà là, en plein monde et les yeux grands ouverts et vivant : le néant ça n’était qu’une idée dans ma tête… Je criais « Quelle saleté, quelle saleté ! » et je me secouai pour me débarrasser de cette saleté poisseuse. » (cf. La Nausée).

 

Mêmes affirmations dans L’Être et le Néant : « L’être-en-soi n’est jamais ni ‘possible’ ni ‘impossible’, il est. C’est ce que la conscience exprimera – en termes anthropomorphiques – en disant qu’il est de trop, c’est-à-dire qu’elle ne peut absolument le dériver de rien, ni d’un autre être, ni d’un ‘possible’, ni d’une loi nécessaire. Incréé, sans raison d’être, sans rapport aucun avec un autre être, l’être-en-soi est de trop pour l’éternité. »

 

C’est cela l’absurdité qui donne la nausée à Jean-Paul Sartre : l’être, qui est « en trop ».

 

Le monde est en trop. L’existence est absurde. Voilà toute la philosophie de Sartre. Evidemment, avec des conclusions aussi renversantes, aussi… novatrices dans l’histoire de la pensée, on serait en droit de s’attendre à ce que notre auteur nous livre une démonstration magistrale, à la hauteur de ses si audacieuses affirmations. On s’attendrait à ce qu’il développe amplement sa théorie, à ce qu’il l’étaye par une argumentation solide et charpentée, pour nous conduire à la partager. Malheureusement, on cherchera vainement dans toute son œuvre le moindre début de commencement d’explication…

 

Sartre proclame la radicale contingence du monde – et son absurdité foncière – mais… il "omet" de nous expliquer pourquoi il affirme cela ; il "oublie" de nous donner des raisons. Il ne fonde son assertion sur aucune analyse rationnelle, ni aucune démarche logique ; il ne nous donne aucune justification intelligible, compréhensible pour le commun des mortels. Toute sa pensée repose sur des impressions subjectives, des sentiments, des sensations. Mais d'explication rationnelle, on ne trouve nulle part aucune trace. Sartre nous jette ses oracles et proclamations à la figure... et à bon entendeur, salut ! Il serait peut-être absurde dans son esprit de vouloir expliquer l’absurde… par des raisons ! Et c’est sans doute pour cela qu’il conclut sans avoir argumenté – ce que feront à sa suite sans l'ombre d'un scrupule nombre de philosophes des temps modernes. Mais il faut reconnaître alors que nous sortons de la démarche philosophique en tant que telle ; que nous n’avons plus affaire à une démarche rationnelle.

 

Sartre se distingue, dans sa méthode, des grands penseurs juifs, chrétiens et musulmans tels que Maïmonide, Albert le Grand, Thomas d’Aquin, Duns Scot ou Ibn Sina – qui n’essayaient pas, n’en déplaise à notre auteur, de « surmonter » la contingence du réel en « inventant un être nécessaire et cause de soi », mais qui recherchaient, au moyen d’une analyse rigoureuse de l’univers existant et de ses différentes caractéristiques, ce qui est impliqué et pré-requis rationnellement pour qu’il soit ce qu’il est comme il est. Ils n’ajoutaient rien au réel, n’inventaient rien, mais s’efforçaient simplement de comprendre le donné, et de l’analyser jusqu’au bout. Ils constataient certes, comme Sartre, que notre univers ne peut pas, de par ses caractéristiques, être l’Être nécessaire – ils confessaient, tout comme Sartre, sa radicale contingence. Mais ils affirmaient au nom de la raison que l’univers provient nécessairement d’un autre Être qui, lui, est nécessaire (nécessairement nécessaire, pourrions-nous dire, afin de demeurer dans la rationalité et refuser l’absurde) : cet Être nécessaire qui est l’Unique existant incréé et que les traditions monothéistes appellent « Dieu ».

 

A la différence des docteurs du monothéisme, Jean-Paul Sartre fait de la philosophie a priori. Il part du principe que l’athéisme est la vérité. C’est chose acquise pour lui, au départ, que Dieu n’existe pas – quel qu’Il soit : Dieu personnel ou ‘divin’ impersonnel. Et c'est de ce postulat posé au départ qu'il déduit toute sa philosophie – et élabore toute sa pensée. A aucun moment, il ne lui viendra à l’esprit de remettre en cause cet athéisme de principe, posé au départ de manière arbitraire ; à aucun moment il ne le soumettra à l'analyse critique. Pourtant, ses conclusions philosophiques auraient dût l’alerter ! Quand un mathématicien arrive, au terme de ses calculs, à un résultat absurde, il sait qu’il s’est trompé quelque part ; il recommence alors son travail jusqu’à ce qu’il obtienne un résultat satisfaisant. Sartre, lui, ne recommence pas le travail. Il part d’un principe : l’athéisme pur – qu’il ressent comme vrai. Et il confronte cet athéisme au réel objectif qu’il observe et expérimente ; il s’efforce de comprendre le réel avec les lunettes de son athéisme. Il ressort de cette confrontation que… l’univers est en trop ; qu’il est absurde. Et il s’en tient là, tout heureux de sa trouvaille. Telle sera sa philosophie : la philosophie de l’absurde (ce qui est un non sens et une contradiction dans les termes – car en réalité, Sartre s’exclut de la pensée rationnelle et de ce qui mérite le beau nom de « philosophie »).

 

En rejetant à la fois le panthéisme et la doctrine de la Création – au nom d’un athéisme radical arbitrairement proclamé – Sartre prive l’univers de toute raison d’être, celle-ci ne se trouvant ni en Dieu, ni en lui-même. Comme l’univers n’a pas de raison d’être du tout, il devrait, pour bien faire, c’est-à-dire pour être conforme à la déduction de Sartre, ne pas exister. Le problème, le tout petit problème, c’est qu'il existe… La conclusion s’impose donc : l’univers est en trop, il est absurde ; il a tort d’exister « ce gros être absurde » ; elle a tort de se manifester à notre perception, « cette larve coulante ».

 

Mais au fait : par rapport à quoi l’univers serait-il « en trop » ? Par rapport à Sartre, bien sûr ! Par rapport à sa philosophie, et aux principes arbitrairement posés au départ ; par rapport à son a priori athée hérité de son enfance.

 

Aussi, comme l’écrit Tresmontant : « La philosophie de Sartre ou l’univers : il faut choisir, l’un des deux est en trop »… (in Les métaphysiques principales, p. 76).

 

« Car enfin, poursuit Tresmontant, dire que l’univers est en trop, c’est un mot d’enfant qui ne parvient pas à faire son problème et qui déclare que le livre de mathématique est en trop. Le monde, c’est ce que nous avons à penser, tous et quelle que soit notre philosophie. Nous ne devrions d’ailleurs pas avoir de philosophie avant de nous être efforcés de penser le monde existant. Déclarer que le monde est « en trop » et « absurde » parce qu’on ne parvient pas à le faire entrer dans la philosophie qu’on s’est fabriquée auparavant, c’est un mot essentiellement comique » (in Comment se pose aujourd’hui le problème de l’existence de Dieu, p. 150).

 

La philosophie de Jean-Paul Sartre produit donc une conséquence inattendue (un "dommage collatéral" que son auteur n'avait certainement pas imaginée!), puisqu'elle nous fournit en définitive une preuve supplémentaire et tout à fait valable… de l’existence de Dieu ! Une preuve par l’absurde. « En effet, ce que Sartre a très bien établi (…), c’est que si l’on part, comme il le fait, de l’hypothèse athée posée en principe, on aboutit à un résultat véritablement absurde, à savoir que le monde est en trop. C’est-à-dire que, dans cette hypothèse, on ne sait plus quoi faire de l’univers. On l’a, si j’ose dire, sur les bras (…). Pour que l’athéisme fût pensable, il eût fallu que l’univers n’existât pas. Or, il existe (…). La démonstration est sans réplique. L’athéisme pur est incompatible avec l’existence du monde, ou, ce qui revient au même, l’existence du monde est incompatible avec l’athéisme pur que veulent promouvoir Sartre et ses disciples. Ce que Sartre a établi d’une manière décisive, c’est non pas que l’univers soit absurde, ce qui n’a aucun sens (seul un raisonnement peut être absurde) – mais que l’hypothèse athée est absurde et inutilisable, à cause de l’univers. Dont acte. » (in Comment se pose aujourd’hui le problème de l’existence de Dieu, p. 150-151).

 

Tel est bien le cœur du propos de Claude Tresmontant – qui a fait l’objet de cette série d’articles sur l’athéisme, et que l’auteur développe admirablement dans tous ses ouvrages : « L’athéisme pur est impensable. Il n’a jamais été pensé par personne. Sartre s’y essaie : il obtient un résultat absurde. » (in Comment se pose aujourd’hui le problème de l’existence de Dieu, p. 151).

 

Tout homme qui cherche à penser rationnellement l’univers devra donc faire son choix entre deux métaphysiques croyantes (qui sont les deux seules métaphysiques rationnelles existantes) : la métaphysique panthéiste ou la métaphysique de la Création. Mais l’athéisme lui-même ne constitue pas une alternative rationnelle, une troisième voix métaphysique, une solution de rechange – puisqu’il est impensable... à cause de l’univers : « c’est le monde existant et contingent qui constitue tout le nerf de la preuve » (in Comment se pose aujourd’hui le problème de l’existence de Dieu, p. 151).

 

Laissons donc conclure le maître : « L’athéisme pur est impossible, impensable, et il n’a jamais en fait été pensé. Si des hommes comme Sartre et ses disciples pensent pouvoir se dire athées, c’est qu’ils n’ont pas en fait traité le problème que pose l’existence du monde. Ils ont négligé de traiter ce petit problème. Leur athéisme est donc purement verbal. Ce n’est pas un athéisme philosophique. Ce n’est pas un athéisme qui résulte d’une analyse sérieuse, solide, rationnelle, tenant compte du donné. Un tel athéisme n’existe pas encore. Personne n’a jamais montré comment on pouvait penser l’existence du monde dans la perspective de l’athéisme » (in Comment se pose aujourd’hui le problème de l’existence de Dieu, p. 151).

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30 octobre 2010 6 30 /10 /octobre /2010 10:11

Discernement des esprits : la connaissance et l’interprétation des différents penchants naturels et surnaturels, des motions et des états d’âme, et de la direction du comportement humain qui en dépend. Voilà à quel niveau nous nous plaçons et, en faisant ainsi, nous permettrons à bien des éléments psychologiques de s’orienter et de se mettre à leur juste place.

 

Un enseignement du bon berger, le Père Mouton (!).

 

Pour toutes questions et commentaires : accompagnement@webtvcn.fr

 

 

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28 octobre 2010 4 28 /10 /octobre /2010 19:41

Extrait de la lettre aux prêtres du Pape Benoît XVI pour l’indiction de l’Année sacerdotale à l’occasion du 150e anniversaire de la naissance du Saint Curé d’Ars, le 16 juin 2009.

 

Le Curé d’Ars, en son temps, a su transformer le cœur et la vie de tant de personnes, parce qu’il a réussi à leur faire percevoir l’amour miséricordieux du Seigneur. Notre temps aussi a un besoin urgent d’une telle annonce et d’un tel témoignage de la vérité de l’Amour : Deus caritas est (1 Jn 4, 8). Par la Parole et les Sacrements de son Jésus, Jean-Marie Vianney savait édifier son peuple, même si, souvent, il tremblait devant son incapacité personnelle, au point de désirer plus d’une fois être délivré des responsabilités du ministère paroissial dont il se sentait indigne. Toutefois, avec une obéissance exemplaire, il demeura toujours à son poste, parce qu’il était dévoré de la passion apostolique pour le salut des âmes. Il s’efforçait d’adhérer totalement à sa vocation et à sa mission en pratiquant une ascèse sévère : « Ce qui est un grand malheur, pour nous autres curés – déplorait le Saint –, c’est que l’âme s’engourdit » ; et il faisait ainsi allusion au danger que court le pasteur de s’habituer à l’état de péché ou d’indifférence dans lequel se trouvent tant de ses brebis. Il maîtrisait son corps par des veilles et des jeûnes, afin d’éviter qu’il n’oppose résistance à son âme sacerdotale. Et il n’hésitait pas à s’infliger des mortifications pour le bien des âmes qui lui étaient confiées et pour contribuer à l’expiation de tant de péchés entendus en confession. A un confrère prêtre, il expliquait : « Je vais vous dire ma recette. Je leur donne une petite pénitence et je fais le reste à leur place ». Par-delà ces pénitences concrètes auxquelles le Curé d’Ars se livrait, le noyau central de son enseignement demeure toujours valable pour tous : Jésus verse son sang pour les âmes et le prêtre ne peut se consacrer à leur Salut s’il refuse de participer personnellement à ce « prix élevé » de la rédemption.

 

Dans le monde d’aujourd’hui, comme dans les temps difficiles du Curé d’Ars, il faut que les prêtres, dans leur vie et leur action, se distinguent par la force de leur témoignage évangélique. Paul VI faisait remarquer avec justesse : « L’homme contemporain écoute plus volontiers les témoins que les maîtres, ou, s’il écoute les maîtres, c’est parce qu’ils sont des témoins ». Pour éviter que ne surgisse en nous un vide existentiel et que ne soit compromise l’efficacité de notre ministère, il faut que nous nous interrogions toujours de nouveau : Sommes-nous vraiment imprégnés de la Parole de Dieu ? Est-elle vraiment la nourriture qui nous fait vivre, plus encore que le pain et les choses de ce monde ? La connaissons-nous vraiment ? L’aimons-nous ? Intérieurement, nous préoccupons-nous de cette parole au point qu’elle façonne réellement notre vie et informe notre pensée ? Tout comme Jésus appela les Douze pour qu’ils demeurent avec lui (cf. Mc 3,14) et que, après seulement, il les envoya prêcher, de même, de nos jours, les prêtres sont appelés à assimiler ce « nouveau style de vie » qui a été inauguré par le Seigneur Jésus et qui est devenu précisément celui des Apôtres.

 

C’est cette même adhésion sans réserve au « nouveau style de vie » qui fut la marque de l’engagement du Curé d’Ars dans tout son ministère. Le Pape Jean XXIII, dans l’Encyclique Sacerdotii nostri primordia, publiée en 1959 à l’occasion du premier centenaire de la mort de saint Jean-Marie Vianney, présentait sa physionomie ascétique sous le signe des « trois conseils évangéliques », qu’il jugeait nécessaires aussi pour les prêtres : « Si pour atteindre à cette sainteté de vie, la pratique des conseils évangéliques n’est pas imposée au prêtre en vertu de son état clérical, elle s’offre néanmoins à lui, comme à tous les disciples du Seigneur, comme la voie royale de la sanctification chrétienne ». Le Curé d’Ars sut vivre les « conseils évangéliques » selon des modalités adaptées à sa condition de prêtre. Sa pauvreté, en effet, ne fut pas celle d’un religieux ou d’un moine, mais celle qui est demandée à un prêtre : tout en gérant de grosses sommes d’argent (puisque les pèlerins les plus riches ne manquaient pas de s’intéresser à ses œuvres de charité), il savait que tout était donné pour son église, pour les pauvres, pour ses orphelins et pour les enfants de sa « Providence », et pour les familles les plus nécessiteuses. Donc, il « était riche pour donner aux autres, et bien pauvre pour lui-même ». Il expliquait : « Mon secret est bien simple, c’est de tout donner et de ne rien garder ». Quand il lui arrivait d’avoir les mains vides, content, il disait aux pauvres qui s’adressaient à lui : « Je suis pauvre comme vous ; je suis aujourd’hui l’un des vôtres ». Ainsi, à la fin de sa vie, il put affirmer dans une totale sérénité : « Je n’ai plus rien, le bon Dieu peut m’appeler quand il voudra ». Sa chasteté était aussi celle qui était demandée à un prêtre pour son ministère. On peut dire qu’il s’agissait de la chasteté nécessaire à celui qui doit habituellement toucher l’Eucharistie et qui habituellement la contemple avec toute l’ardeur du cœur et qui, avec la même ferveur, la donne à ses fidèles. On disait de lui que « la chasteté brillait dans son regard », et les fidèles s’en rendaient compte quand il se tournait vers le tabernacle avec le regard d’un amoureux. De même, l’obéissance de Saint Jean-Marie Vianney fut entièrement incarnée dans son adhésion à toutes les souffrances liées aux exigences quotidiennes du ministère. On sait combien il était tourmenté par la pensée de son incapacité pour le ministère paroissial et par son désir de fuir « pour pleurer dans la solitude sur sa pauvre vie ». L’obéissance seule, et sa passion pour les âmes, réussissaient à le convaincre de rester à son poste. Il montrait à ses fidèles, comme à lui-même qu’il « n’y a pas deux bonnes manières de servir Notre Seigneur, il n’y en a qu’une, c’est de le servir comme il veut être servi ». Il lui semblait que la règle d’or pour une vie d’obéissance fut celle-ci : « Ne faire que ce que l’on peut offrir au bon Dieu ».

 

Dans ce contexte d’une spiritualité nourrie par la pratique des conseils évangéliques, je tiens à adresser aux prêtres, en cette Année qui leur est consacrée, une invitation cordiale, celle de savoir accueillir le nouveau printemps que l’Esprit suscite de nos jours dans l'Église, en particulier grâce aux Mouvements ecclésiaux et aux nouvelles Communautés. L’Esprit dans ses dons prend de multiples formes… Il souffle où il veut. Il le fait de manière inattendue, dans des lieux inattendus et sous des formes qu’on ne peut imaginer à l’avance… Il nous démontre également qu’il œuvre en vue de l’unique corps et dans l’unité de l’unique corps. Ce que dit à cet égard le Décret Presbyterorum ordinis est d’actualité : « Eprouvant les esprits pour savoir s’ils sont de Dieu, ils [les prêtres] chercheront à déceler, avec le sens de la foi, les charismes multiformes des laïcs, qu’ils soient humbles ou éminents, les reconnaîtront avec joie et les développeront avec un zèle empressé ». Ces mêmes dons, qui poussent bien des personnes vers une vie spirituelle plus élevée, sont profitables non seulement pour les fidèles laïcs mais pour les ministres eux-mêmes. C’est de la communion entre ministres ordonnés et charismes que peut naître un élan précieux pour un engagement renouvelé de l'Église au service de l’annonce et du témoignage de l’Évangile de l’espérance et de la charité partout à travers le monde.

 

Je voudrais encore ajouter, dans la ligne de l’Exhortation apostolique Pastores dabo vobis du Pape Jean-Paul II, que le ministère ordonné a une « forme communautaire » radicale et qu’il ne peut être accompli que dans la communion des prêtres avec leur Évêque. Il faut que cette communion des prêtres entre eux et avec leur Évêque, enracinée dans le sacrement de l’Ordre et manifestée par la concélébration eucharistique, se traduise dans les diverses formes concrètes d’une fraternité effective et affective. Ainsi seulement, les prêtres pourront-ils vivre en plénitude le don du célibat et seront-ils capables de faire épanouir des communautés chrétiennes au sein desquelles se renouvellent les prodiges de la première prédication de l’Évangile.

 

L’Année paulinienne qui arrive à sa fin nous invite à considérer encore la figure de l’Apôtre des Gentils dans laquelle brille à nos yeux un modèle splendide de prêtre complètement « donné » à son ministère. « L’amour du Christ nous presse – écrivait-il – à la pensée que, si un seul est mort pour tous, alors tous sont morts » (2 Co, 5, 14) et il ajoutait : « Il est mort pour tous, afin que les vivants ne vivent plus pour eux-mêmes, mais pour celui qui est mort et ressuscité pour eux » (2 Co 5, 15). Quel meilleur programme pourrait être proposé à un prêtre qui s’efforce de progresser sur le chemin de la perfection chrétienne ?

 

Chers prêtres, la célébration du 150e anniversaire de la mort de Saint Jean-Marie Vianney (1859) vient immédiatement après les célébrations achevées il y a peu du 150e anniversaire des apparitions de Lourdes (1858). Déjà en 1959, le bienheureux Pape Jean XXIII l’avait remarqué : « Peu avant que le Curé d’Ars n’achevât sa longue carrière pleine de mérites, [la Vierge Immaculée] était apparue dans une autre région de France à une enfant humble et pure pour lui communiquer un message de prière et de pénitence, dont on sait l’immense retentissement spirituel depuis un siècle. En vérité, l’existence du saint prêtre dont nous célébrons la mémoire, était à l’avance une vivante illustration des grandes vérités surnaturelles enseignées à la voyante de Massabielle ! Il avait lui-même pour l’Immaculée Conception de la Très Sainte Vierge une très vive dévotion, lui qui, en 1836, avait consacré sa paroisse à Marie conçue sans péché et devait accueillir avec tant de foi et de joie la définition dogmatique de 1854 ». Le Saint Curé rappelait toujours à ses fidèles que « Jésus-Christ, après nous avoir donné tout ce qu’il pouvait nous donner, veut encore nous faire héritiers de ce qu’il y a de plus précieux, c’est-à-dire sa Sainte Mère ».

 

Je confie cette Année sacerdotale à la Vierge Sainte, lui demandant de susciter dans l’âme de chaque prêtre un renouveau généreux de ces idéaux de donation totale au Christ et à l'Église qui ont inspiré la pensée et l’action du Saint Curé d’Ars. La fervente vie de prière et l’amour passionné de Jésus crucifié ont nourri le don quotidien et sans réserve de Jean-Marie Vianney à Dieu et à l'Église. Puisse son exemple susciter parmi les prêtres ce témoignage d’unité avec l’Évêque, entre eux et avec les laïcs, qui est si nécessaire aujourd’hui, comme en tout temps.

 

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27 octobre 2010 3 27 /10 /octobre /2010 10:04

Extrait de la lettre du Pape Benoît XVI pour l’indiction de l’Année sacerdotale à l’occasion du 150e anniversaire de la naissance du Saint Curé d’Ars, le 16 juin 2009.

 

[Saint Jean-Marie Vianney] était arrivé à Ars, un petit village de 230 habitants, prévenu par l’Évêque qu’il y aurait trouvé une situation religieuse précaire : « Il n’y a pas beaucoup d’amour de Dieu dans cette paroisse, vous l’y mettrez ». Il était donc pleinement conscient qu’il devait y aller pour y incarner la présence du Christ, témoignant de sa tendresse salvifique : « [Mon Dieu], accordez-moi la conversion de ma paroisse ; je consens à souffrir ce que vous voulez tout le temps de ma vie ! », c’est par cette prière qu’il commença sa mission. Le Saint Curé se consacra à la conversion de sa paroisse de toutes ses forces, donnant la première place dans ses préoccupations à la formation chrétienne du peuple qui lui était confié. Chers frères dans le Sacerdoce, demandons au Seigneur Jésus la grâce de pouvoir apprendre nous aussi la méthode pastorale de saint Jean-Marie Vianney ! Ce que nous devons apprendre en tout premier lieu c’est sa totale identification à son ministère. En Jésus, Personne et Mission tendent à coïncider : toute son action salvifique était et est expression de son « Moi filial » qui, de toute éternité, se tient devant le Père dans une attitude de soumission pleine d’amour à sa volonté. Dans une humble mais réelle analogie, le prêtre lui aussi doit tendre à cette identification. Il ne s’agit pas évidemment d’oublier que l’efficacité substantielle du ministère demeure indépendante de la sainteté du ministre ; mais on ne peut pas non plus ignorer l’extraordinaire fécondité produite par la rencontre entre la sainteté objective du ministère et celle, subjective, du ministre. Le Saint Curé d’Ars se livra immédiatement à cet humble et patient travail d’harmonisation entre sa vie de ministre et la sainteté du ministère qui lui était confié, allant jusqu’à décider d’«  habiter » matériellement dans son église paroissiale : « A peine arrivé, il choisit l’église pour être sa demeure… Il entrait dans l’église avant l’aube et il n’en sortait qu’après l’Angelus du soir. C’est là qu’il fallait le chercher si l’on avait besoin de lui », peut-on lire dans sa première biographie.

 

La pieuse exagération du dévoué hagiographe ne doit pas nous induire à négliger le fait que le Saint Curé sut aussi « habiter » activement tout le territoire de sa paroisse : il rendait visite de manière systématique à tous les malades et aux familles ; il organisait des missions populaires et des fêtes patronales ; il recueillait et administrait des dons en argent pour ses œuvres charitables et missionnaires ; il embellissait son église en la dotant d’objets sacrés ; il s’occupait des orphelines de la « Providence » (un Institut qu’il avait fondé) et de leurs éducatrices ; il s’intéressait à l’éducation des enfants ; il créait des confréries et invitait les laïcs à collaborer avec lui.

 

Son exemple me pousse à évoquer les espaces de collaboration que l’on doit ouvrir toujours davantage aux fidèles laïcs, avec lesquels les prêtres forment l’unique peuple sacerdotal et au milieu desquels, en raison du sacerdoce ministériel, ils se trouvent pour les conduire tous à l’unité dans l’amour "s’aimant les uns les autres d’un amour fraternel, rivalisant d’égards entre eux" (Rm 12, 10). Il convient de se souvenir, dans ce contexte, comment le Concile Vatican II encourageait chaleureusement les prêtres à « reconnaître sincèrement et à promouvoir la dignité des laïcs et la part propre qu’ils prennent dans la mission de l'Église… Ils doivent écouter de bon cœur les laïcs, en prenant fraternellement en considération leurs désirs, et en reconnaissant leur expérience et leur compétence dans les divers domaines de l’activité humaine, afin de pouvoir discerner avec eux les signes des temps ».

 

Le Saint Curé enseignait surtout ses paroissiens par le témoignage de sa vie. A son exemple, les fidèles apprenaient à prier, s’arrêtant volontiers devant le tabernacle pour faire une visite à Jésus Eucharistie. « On n’a pas besoin de tant parler pour bien prier leur expliquait le curé On sait que le bon Dieu est là, dans le saint Tabernacle ; on lui ouvre son cœur ; on se complaît en sa présence. C’est la meilleure prière, celle-là ». Et il les exhortait : « Venez à la communion, venez à Jésus, venez vivre de lui, afin de vivre pour lui ». « C’est vrai, vous n’en êtes pas dignes, mais vous en avez besoin ! ». Cette éducation des fidèles à la présence eucharistique et à la communion revêtait une efficacité toute particulière, quand les fidèles le voyaient célébrer le saint sacrifice de la Messe. Ceux qui y assistaient disaient « qu’il n’était pas possible de voir un visage qui exprime à ce point l’adoration… Il contemplait l’Hostie avec tant d’amour ». « Toutes les bonnes œuvres réunies – disait-il – n’équivalent pas au sacrifice de la messe, parce qu’elles sont les œuvres des hommes, et la sainte messe est l’œuvre de Dieu ». Il était convaincu que toute la ferveur de la vie d’un prêtre dépendait de la Messe : « La cause du relâchement du prêtre, c’est qu’on ne fait pas attention à la messe ! Hélas ! Mon Dieu ! qu’un prêtre est à plaindre quand il fait cela comme une chose ordinaire ! ». Et il avait pris l’habitude, quand il célébrait, d’offrir toujours le sacrifice de sa propre vie : « Oh ! qu’un prêtre fait bien de s’offrir à Dieu en sacrifice tous les matins ».

 

Cette identification personnelle au sacrifice de la Croix le conduisait – d’un seul mouvement intérieur – de l’autel au confessionnal. Les prêtres ne devraient jamais se résigner à voir les confessionnaux désertés ni se contenter de constater la désaffection des fidèles pour ce sacrement. Au temps du Saint Curé, en France, la confession n’était pas plus facile ni plus fréquente que de nos jours, compte tenu du fait que la tourmente de la Révolution avait étouffé pendant longtemps la pratique religieuse. Mais il s’est efforcé, de toutes les manières : par la prédication, en cherchant à persuader par ses conseils, à faire redécouvrir à ses paroissiens le sens et la beauté de la Pénitence sacramentelle, en montrant comment elle est une exigence intime de la Présence eucharistique. Il sut ainsi donner vie à un cercle vertueux. Par ses longues permanences à l’église, devant le tabernacle, il fit en sorte que les fidèles commencent à l’imiter, s’y rendant pour rendre visite à Jésus, et qu’ils soient en même temps sûrs d’y trouver leur curé, disponible pour l’écoute et le pardon. Par la suite, la foule croissante des pénitents qui venaient de la France entière, le retint au confessionnal jusqu’à 16 heures par jour. On disait alors qu’Ars était devenu « le grand hôpital des âmes ». « La grâce qu’il obtenait [pour la conversion des pécheurs] était si puissante qu’elle allait à leur recherche sans leur laisser un moment de répit » dit le premier biographe. C’est bien ce que pensait le Saint Curé quand il disait : « Ce n’est pas le pécheur qui revient à Dieu pour lui demander pardon ; mais c’est Dieu lui-même qui court après le pécheur et qui le fait revenir à lui ». « Ce bon sauveur est si rempli d’amour pour nous qu’il nous cherche partout ! ».

 

Nous tous, prêtres, nous devrions réaliser que les paroles qu’il mettait dans la bouche du Christ nous concernent personnellement : « Je chargerai mes ministres de leur annoncer que je suis toujours prêt à les recevoir, que ma miséricorde est infinie ». Du Saint Curé d’Ars, nous pouvons apprendre, nous prêtres, non seulement une inépuisable confiance dans le sacrement de la Pénitence au point de nous inciter à le remettre au centre de nos préoccupations pastorales, mais aussi une méthode pour le « dialogue de salut » qui doit s’établir en lui. Le Curé d’Ars avait une manière différente de se comporter avec les divers pénitents. Celui qui s’approchait de son confessionnal attiré par un besoin intime et humble du pardon de Dieu, trouvait en lui l’encouragement à se plonger dans « le torrent de la divine miséricorde » qui emporte tout dans son élan. Et si quelqu’un s’affligeait de sa faiblesse et de son inconstance, craignant les rechutes à venir, le Curé lui révélait le secret de Dieu par une expression d’une touchante beauté : « Le bon Dieu sait toutes choses. D’avance, il sait qu’après vous être confessé, vous pécherez de nouveau et cependant il vous pardonne. Quel amour que celui de notre Dieu qui va jusqu’à oublier volontairement l’avenir pour nous pardonner ! ». A celui qui, à l’inverse, s’accusait avec tiédeur et de manière presque indifférente, il offrait, par ses larmes, la preuve de la souffrance et de la gravité que causait cette attitude « abominable » : « Je pleure de ce que vous ne pleurez pas », disait-il. « Encore, si le bon Dieu n’était si bon, mais il est si bon. Faut-il que l’homme soit barbare pour un si bon Père ». Il faisait naître le repentir dans le cœur des tièdes, en les obligeant à voir, de leurs propres yeux et presque « incarnée » sur le visage du prêtre qui les confessait, la souffrance de Dieu devant les péchés. Par contre, si quelqu’un se présentait avec un désir déjà éveillé d’une vie spirituelle plus profonde et qu’il en était capable, il l’introduisait dans les profondeurs de l’amour, exposant l’indicible beauté que représente le fait de pouvoir vivre unis à Dieu et en sa présence : « Tout sous les yeux de Dieu, tout avec Dieu, tout pour plaire à Dieu… Oh ! que c’est beau ! ». A ceux-là, il enseignait à prier : « Mon Dieu, faites-moi la grâce de vous aimer autant qu’il est possible que je vous aime ». 

 

 

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