Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
2 septembre 2012 7 02 /09 /septembre /2012 17:45

Roselyne Bachelot, ancienne ministre de la Solidarité et de la Cohésion sociale du gouvernement Fillon, vient de commettre un petit texte publié le 29 août sur le Huffington Post.

 

Il s’agit d’une réflexion sur le mariage homosexuel – mais qui comprend une incise sur la question de la laïcité, que je souhaiterais commenter ici.

 

Mme la Ministre écrit ceci : « Il est bien entendu légitime que les religions émettent des préconisations, mais dans un république laïque, celles-ci ne peuvent constituer une référence et la "prière du 15 août" instituée par l'épiscopat français a suscité malaise et interrogations y compris chez beaucoup de catholiques pratiquants qui l'ont ressentie comme une intrusion maladroite dans l'espace public. Il convient donc de laisser les religions dans la sphère privée et de mener sur ce sujet une réflexion où (…) l'anthropologie a toute sa place. »

 

1. La prière du 15 août, une « intrusion maladroite dans l’espace public » ?

 

Qu’est-ce à dire ? Que les catholiques n’ont plus le droit de prier pour leurs gouvernants, ni pour leur pays ? Qu’ils ne peuvent plus exprimer, dans leurs églises, leur volonté d’intercéder pour les enfants et pour les jeunes ? Qu’il leur est interdit désormais de demander à Dieu ce qu’ils estiment le meilleur pour la société et pour les hommes et femmes de ce temps ?

 

Mais n’y a-t-il pas là un étonnant renversement de perspective ?

 

N’est-ce pas plutôt ici la société qui, à travers ses médias officiels et la plume d’une de ses anciennes ministres, s’ingère dans les prières de l’Eglise, au mépris du principe de la laïcité ?

 

Rappelons que la laïcité n’est pas à sens unique. Elle implique certes que l’Eglise n’ait aucun pouvoir politique et temporel, mais aussi et réciproquement : que l’Etat n’impose rien à l’Eglise dans le domaine religieux et spirituel !

 

En sommant l’Eglise de s’abstenir de toute « intrusion dans l’espace public » (entendez : de se mêler de ce qui ne la regarde pas – y compris dans le cadre « privé » de sa liturgie…), Mme Bachelot émet une vision de la laïcité qui ne laisse pas de susciter « malaise et interrogations »…

 

L’Eglise n’aurait pas le droit d’émettre la moindre opinion au sujet de questions touchant la société et son avenir ? Elle n’aurait plus le droit de choisir librement ses intentions de prière ?

 

Qu’arrivera-t-il donc si elle persiste dans cette attitude ? – comme il est prévisible.

 

Faudra-t-il aller jusqu’à instituer un contrôle administratif a priori des « préconisations de l’épiscopat français », ou infliger des sanctions a posteriori à l’Eglise de France, chaque fois qu’elle contreviendra à la « laïcité » ainsi entendue par Mme Bachelot ?

 

L’Eglise sous tutelle de l’Etat : voilà une idée qui ferait grandement avancer la cause de la laïcité ! 

 

Et si l’on redevenait un peu sérieux, Madame la Ministre ?

 

2. « Laisser les religions dans la sphère privée »  ?

 

Non bien sûr. Ce n’est pas cela la laïcité. La laïcité ne signifie pas le mépris des religions, mais au contraire : le respect de toutes les religions. Dans l’espace public même ! Ce qui signifie qu’une place leur soit reconnue.

 

C’est du reste le sens de l’article 10 de la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la Loi. »

 

Le principe fondamental de la République est donc la liberté des opinions religieuses, et d’expression publique de ces opinions, pourvu qu’elles ne provoquent pas de désordres susceptibles de menacer la sécurité des citoyens ou la sûreté nationale – c’est la seule limite.

 

Il ne peut y avoir de laïcité authentique sans liberté religieuse. La liberté religieuse est ce qui garantit précisément la neutralité de l’Etat à l’égard des religions.

 

La négation de la liberté religieuse nous ferait entrer dans un autre régime que celui de la laïcité : celui de l’athéisme d’Etat – qui ne serait plus la laïcité, puisque l’Etat ne serait plus neutre à l’égard des religions s’il les jugeait toutes indésirables dans la sphère publique.

 

J’ajoute une dernière chose : il est dans la dynamique même de la foi chrétienne qu’un témoignage public soit rendu au Christ et à l’Eglise. Tout chrétien est invité à être missionnaire – à évangéliser son entourage. Avec prudence et délicatesse ; dans le respect de la liberté de chacun. Mais sans honte et sans peur. C’est dans la logique même du baptême qu’il a reçu, et de sa confirmation. On ne peut donc lui demander de n’être chrétien qu’à titre privé et personnel. On ne peut attendre de lui qu’il se taise sur des sujets essentiels à sa vision de l’homme et de la société, comme l’avortement, l’euthanasie, le mariage homosexuel, la contraception… Le chrétien a son mot à dire, puisqu’il a un témoignage à rendre sur ce qui lui paraît être la vérité. Il ne cherche pas à imposer ses vues, ni même d’ailleurs à convaincre (ce n’est pas sa mission, en tous les cas) : il cherche simplement à dire et rendre compte de son point de vue, librement. Pas plus, pas moins. C’est cette liberté qu’il revendique pour lui-même : le droit de s’exprimer et d’être entendu – y compris par les dirigeants politiques. Ceux-ci ont tout à gagner – rien à perdre, en tous les cas – à écouter ce que les religions ont à dire sur tel ou tel sujet. D’autant que celles-ci ne font pas valoir seulement des arguments d’autorité tirés de leurs textes sacrés. Elles avancent aussi des arguments rationnels que tout être humain peut comprendre et recevoir (sur le plan anthropologique par exemple, dont Mme Bachelot n’a pas le monopole). Voilà pourquoi elles ont une contribution utile à apporter au débat public – une contribution qu’il conviendra d’évaluer, de garder ou de rejeter, en toute liberté, pourvu qu’elle ait été entendue.

Partager cet article

Repost 0
Published by Matthieu BOUCART - dans Questions sur la foi
commenter cet article

commentaires