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31 mai 2009 7 31 /05 /mai /2009 21:09

« Je ne comprends pas comment Marie, qui est la mère de Jésus, peut être l'épouse de Jésus. On appelle cela l'inceste, je crois » faisait récemment observer Martine.

Cette remarque – déjà formulée par Miky et Jonas – revient souvent sur ce Blog. C’est pourquoi je voudrais synthétiser dans cet article mes différentes réponses, en sorte que je puisse y renvoyer le prochain lecteur qui me la posera.

Comment la Vierge Marie, la maman de Jésus, que nous confessons comme « Mère de Dieu », peut-elle être en même temps considérée comme l’Epouse de Jésus-Christ, son propre fils ?

Voilà une question qui peut paraître impertinente à des oreilles catholiques, mais qui a toute sa pertinence et légitimité. Nous savons tous en effet qu’une maman ne peut pas être l’épouse de son fils. Ce serait là chose profondément immorale, et porterait effectivement un nom : l’inceste.

Ne faut-il donc pas voir dans cette conception de « Marie, Epouse de Jésus-Christ » une dérive de la théologie mariale ? Ou tout simplement : une absurdité ?

Il faut reconnaître tout d’abord que la Vierge Marie est plus volontiers nommée dans l’Eglise « Epouse de l’Esprit-Saint » qu’Epouse de Jésus-Christ. Elle est même considérée parfois comme « l’Epouse du Père ». Mais plus rarement comme l’« Epouse du Christ ». Cette appellation ne fait d’ailleurs guère l’unanimité – le Père Guillaume de Menthière, dans son admirable somme sur la Vierge Marie, la rejette ainsi purement et simplement. Mais la notion s’impose lorsqu’on évoque la figure de Marie Nouvelle Eve. La figure même du Nouvel Adam – qu’est Jésus-Christ, selon l’Ecriture (cf. 1 Co 15. 45) – appelle naturellement celle de la Nouvelle Eve. Or, qui d’autre que la Vierge Marie peut bien remplir ce rôle de Nouvelle Eve ?

Le rapprochement de la Vierge Marie avec la « mère des vivants » (signification du nom de Eve) s’enracine dans l’Ecriture et la Tradition.

Ainsi, dans le récit des noces de Cana, Jésus appelle sa mère « Femme », ce qui n’est pas sans signification théologique dans l’Evangile de Jean, et paraît, de l’avis de nombreux exégètes, renvoyer à la figure de Eve. De même que celle-ci avait « poussé » Adam au premier péché, de même, à Cana, la Nouvelle Eve « pousse » le Nouvel Adam à se manifester pour le Salut du monde. 
Plus loin dans l’Evangile de Jean, dans l’épisode du Calvaire, Jésus appelle encore sa maman du nom de « Femme », comme pour signifier l’accomplissement sur la Croix de la prophétie de Gn 3. 15 (« Je mettrai une hostilité entre la Femme et toi, entre sa descendance et ta descendance : sa descendance te meurtrira la tête, et toi, tu lui meurtriras le talon. »). En faisant de Marie la Mère de tous ses disciples (« Voici ta Mère »), Jésus la consacre comme Nouvelle Eve, c’est-à-dire comme Mère de tous les Vivants régénérés en son sang.

Comme l’écrivait Irénée :
« De même que ce fut par le fait d’une vierge qui avait désobéi que l’homme fut frappé, tomba et mourut, de même aussi, c’est par le fait de la Vierge qui a obéi à la Parole de Dieu que l’homme a reçu la vie. » Au jardin d’Eden comme à l’Annonciation, on est frappé du fait que, dans les deux cas, une vierge pose un acte moral engageant le salut du monde ; que si l’acte essentiel appartient à l’homme (à Adam, puis au Christ), c’est la femme qui est d’abord introduite ; et que c’est elle qui, dans les deux cas, enclenche le processus (de perdition pour l’une, de salut pour l’autre). L’Ecriture nous suggère ainsi que Dieu ne se contente pas d’un simple raccommodage de l’œuvre initiale corrompue par le péché, mais qu’il la reprend intégralement à sa racine, dans son principe. Dès lors, la re-création d’Adam dans le Christ appelait aussi la re-création de Eve en Marie ; autrement, la nouvelle humanité n’aurait pu marcher sur ses deux pieds, puisque « homme et femme, il les créa » (Gn 1. 27). C’est donc en Marie que le mystère du Christ s’accomplit et parvient à son plein achèvement.

Toute la tradition patristique opéra ce rapprochement du récit de la Chute dans le livre de la Genèse, avec le récit de l'Annonciation et celui de la Passion de Jésus, suivant le schéma comparatif suivant :
Ange                Serpent
Marie               Eve
Obéissance      Désobéissance
Croix               Arbre
Fruit béni         Fruit défendu
Salut                Perte
Jésus                Adam


Certains auteurs du Moyen-Age firent quant-à-eux astucieusement remarquer que dans la langue latine, le mot « AVE » était l’exact contraire du nom latin « EVA », et qu’il était aussi l’anagramme du mot « VAE », qui signifie « malheur »…

Dans la Tradition séculaire de l’Eglise, Jésus est donc regardé comme le Nouvel Adam, et Marie comme la Nouvelle Eve. Dès lors, la question du lien sponsal existant entre les deux se pose inévitablement, ainsi que le faisait remarquer l’ami Jonas :
« J'avoue que je suis toujours un peu gêné par l'assimilation de Marie à Eve et à l'ambiguïté que cela génère en faisant de Marie la mère et l'épouse de son fils Jésus ».

Pour comprendre cette théologie toutefois, il nous faut "naître de nouveau" (cf. Jn 3. 3-12). C’est-à-dire raisonner selon l’Esprit, et non selon la chair. Autrement, nous risquons de nous trouver dans la même situation que Nicodème, qui ne saisissait pas le sens de cette invitation de Jésus à "naître de nouveau" : « Comment est-il possible de naître quand on est déjà vieux? Est-ce qu'on peut rentrer dans le sein de sa mère pour naître une seconde fois ? » (Jn 3. 4). Ce qui lui valut cette réponse cinglante de Jésus : « Toi, tu es chargé d'instruire Israël, et tu ne connais pas ces choses-là ? (…) Si vous ne croyez pas lorsque je vous parle des choses de la terre, comment croirez-vous quand je vous parlerai des choses du ciel ? » (Jn 3. 10-12)...

Que Marie soit l'épouse du Christ ne doit pas être entendu au sens charnel et humain, mais en un sens spirituel, mystique.

Jésus lui-même dans l'Evangile se présente comme l'Epoux. Ainsi, aux disciples de Jean-Baptiste qui l’interrogent afin de savoir pourquoi ses disciples ne jeûnent pas, quand eux-mêmes et les pharisiens jeûnent : « Les invités de la noce pourraient-ils donc faire pénitence pendant le temps où l'Époux est avec eux ? leur répond-il. Mais un temps viendra où l'Époux leur sera enlevé, et alors ils jeûneront. » (Mt 9. 15)

Pour des oreilles juives, cette référence à l’Epoux évoque immédiatement la Sainte Ecriture, dans laquelle Dieu lui-même se présente comme
l'Epoux de "Jérusalem", de la "fille de Sion" (dont la Vierge Marie est la personnification) :

« Ton époux, c'est ton Créateur, Seigneur de l'univers est son nom. Ton Rédempteur, c'est le Dieu Saint d'Israël, il se nomme Dieu de toute la terre »
(Is. 54. 14)

« On ne t'appellera plus La délaissée,
on n'appellera plus ta contrée Terre déserte, mais on te nommera Ma préférée, on nommera ta contrée Mon épouse, car le Seigneur met en toi sa préférence et ta contrée aura un époux. » (Is 62. 4)

« En ce jour-là, déclare le Seigneur, voici ce qui arrivera : Tu m'appelleras Mon époux et non plus Mon maître »
(
Os. 2. 18...)

C’est à Israël ici que Dieu s’adresse, c’est-à-dire au Peuple Saint, qui va devenir en Jésus-Christ un peuple aux dimensions du monde entier, dans lequel toute l’humanité sera invitée à entrer par le baptême, lieu de la « nouvelle naissance ». C’est donc ultimement à l’Eglise – qui forme un seul Corps avec son Seigneur (cf. Ep 4 et 5 ; Col 1. 18…) – que s’adressent ces paroles, et à chacune de nos âmes en particulier. Car c'est chacun de nous que le Seigneur vient épouser! Les Noces de l'Agneau sont avec l'humanité toute entière! Pourquoi donc la Vierge Marie devrait-elle en être exclue? Si l'Eglise est l'épouse du Christ, si chacune de nos âmes est épouse du Christ, à plus forte raison celle de la Vierge Marie, si particulièrement unie à Jésus dans sa maternité divine.

Certains d’entre vous allez certainement demeurer interdits devant cette explication, et peut-être allez-vous dire en vous-même : "Mais moi, je ne suis pas l'épouse du Christ"! Surtout si vous êtes un homme…  Je vous renverrai alors à 2 Co 11. 1-3 : "Pourriez-vous supporter que je sois un peu fou dans mes paroles ? Oui, vous allez le supporter (...). Car je vous ai fait rencontrer le seul Epoux : vous êtes l'épouse vierge et sainte que j'ai présentée au Christ".



Miky revient alors sur cette notion d’inceste en faisant observer :
« De deux choses l'une : ou bien il s'agit d'une métaphore (en ce cas elle est inappropriée, semble-t-il, puisqu'elle sème la confusion) ; ou bien c'est réellement (quoique spirituellement et mystiquement) que Marie est l'épouse du Christ. Mais dans ce dernier cas, tu ne pourras pas faire l'économie que de considérer cette relation comme incestueuse : d'après la doctrine (chère à l'Eglise, et que je partage également) de l'hylémorphisme, l'âme et le corps forment une unité harmonieuse et indissoluble dans chacun de nos actes. Par conséquent, l'union spirituelle trouve son expression naturelle dans l'union charnelle... »

C’est tout à fait juste. Sauf que cette union charnelle s’accomplit ici non dans l’acte sexuel, mais dans… l’Eucharistie – dont l’étreinte sexuelle, pourrait-on dire, est la figure. Dans l’Eucharistie, l’Epoux se donne, corps et âme, à son épouse – et donc, à chacun de nous, puisque chacun de nous communions personnellement au corps du Christ – tandis que l’épouse se donne, corps et âme, à son époux (de la nécessité, on le voit, d’aller à la messe, qui est le lieu où l’épouse vient se donner, corps et âme, à son époux – qui ne se satisferait nullement d’une relation platonique…).

Telle fut l'expérience même de la Vierge Marie – dès l’Incarnation, mais plus encore après l’institution de la Sainte Eucharistie. Il est touchant à ce sujet d’imaginer Marie recevoir la communion des mains de Saint Jean :
« Recevoir l’eucharistie devait être pour Marie comme si elle accueillait de nouveau en son sein ce cœur qui avait battu à l’unisson du sien et comme si elle revivait ce dont elle avait personnellement fait l’expérience au pied de la Croix » (Jean Paul II, « Ecclesia de Eucharistia », 2003) ; comme il est beau de songer que cette communion se prolonge au Ciel où elle règne Corps et Âme en Souveraine depuis son Assomption. Ainsi, « Marie est présente, avec l’Eglise et comme mère de l’Eglise, en chacune de nos célébrations eucharistiques. Si Eglise et eucharistie constituent un binôme inséparable, il faut en dire autant du binôme Marie et Eucharistie. » (Jean-Paul II, op. cit).

Eh bien laissons-nous toucher par le visage de notre époux, et apprenons à vivre avec Jésus cette relation nuptiale qu’il souhaite instaurer avec chacun de nous. Apprenons à lui dire « Je t’aime » avec notre cœur d’épouse et à nous laisser visiter par lui dans chaque eucharistie, au plus intime de notre être. Alors, comme Marie – et comme l’Eglise, dont l’essence est mariale –, nous ne ferons plus qu’une seule chair avec lui, un seul Corps, et nous serons parfaitement unis à Dieu et entre nous : « moi en eux, et toi en moi » comme disait Jésus à son Père, dans son ultime prière le soir du Jeudi Saint, quelques heures avant de donner sa chair pour la vie du monde (Jn 17. 23 ; 6. 51).

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Published by Matthieu BOUCART - dans Marie
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commentaires

frère Sébastien-Marie 30/09/2016 08:51

Marie, épouse de Jésus?

http://myreader.toile-libre.org/uploads/My_57ed79403802d.pdf

frère Sébastien-Marie 30/09/2016 08:48

Voici une étude sur la question: Marie, épouse du Christ? J'essaie de montrer que Marie est effectivement épouse du Christ, qu'elle est même l'épouse "originelle" du Christ. Pour la première création, le couple originel est constitué d'Adam et d'Eve, pour la nouvelle création le couple originel est constitué du Christ, nouvel Adam, et de Marie, nouvelle Eve. Je précise également la différence entre le mariage terrestre et les "noces de l'Agneau" (cf Ap 19,7); de même je me pose la question du mariage entre Joseph et Marie. Finalement il s'agit de situer la rôle de l'épouse Marie par rapport à l'épouse Eglise. Bonne lecture à ceux que ce sujet intéresse...!

http://myreader.toile-libre.org/uploads/My_57ed79403802d.pdf

Matthieu 01/06/2009 12:58

Réponse à Miky : le mariage sur la terre et la fécondité naturelle par l'union sexuelle sont une chose - et une très bonne chose ; l'union mystique au Christ et la fécondité spirituelle en sont une autre (même si le premier doit conduire in fine à la seconde, dont il est ici-bas le signe visible, le sacrement - cf. Ep 5. 21-33).

Jonas 01/06/2009 12:01

Je reste sans voix !Marie dans la Sainte Quaternité, c'est pour quand ?

Miky 01/06/2009 09:45

C'est un peu facile et ça ressemble à une pétition de principe. Donc poursuivons : ce projet de Dieu pour mon épouse et moi est-il quelque chose d'extérieur à l'institution du mariage ou en est-il au contraire constitutif ?