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25 juillet 2010 7 25 /07 /juillet /2010 15:06

Chers amis, je voudrais vous faire partager aujourd’hui un échange que j’ai récemment pu avoir avec un très sympathique interlocuteur, admirateur fervent de Claude Tresmontant (c’est pourquoi nous l’appellerons ici Claude), sur la question du péché originel. Outre que cet échange nous fait réfléchir sur l’un des aspects les plus mystérieux (et les plus fondamentaux !) de la doctrine chrétienne, il a le mérite de pointer les limites de la théologie de celui qui est certainement par ailleurs comme l’un des plus grands métaphysiciens des temps modernes.

 

Claude (citant Tresmontant) : "la conception luthérienne du péché originel est typiquement gnostique. C'est en effet un caractère constant de la Gnose à travers les siècles que de raconter des histoires tragiques qui n'ont aucun fondement dans l'expérience. La conception luthérienne du péché originel est typiquement gnostique parce qu'elle raconte une histoire tragique et épouvantable qui n'a aucun fondement dans aucune expérience objective scientifiquement explorée, - ce que Luther concède et même proclame ; - ni dans la Révélation objective, car jamais l'Ecriture sainte n'a raconté une histoire de corruption intégrale de la nature humaine. C'est une histoire pour faire peur aux petits enfants."

 

"Si donc l'Humanité n'était pas devenue librement criminelle comme elle l'est devenue de FAIT, elle était tenue en toute hypothèse à cette nouvelle naissance, à cette nouvelle Création, pour être en mesure d'entrer dans l'économie de la nouvelle Création, de la durée à venir, la participation à la vie personnelle de Dieu."

 

"Ce n'est donc pas une affaire de Chute, ni une histoire de Chute. Il s'agit d'une étape dans l'histoire de la Création."

 

Matthieu : J'émets beaucoup de réserves pour ma part sur l'appréciation du péché originel par Claude Tresmontant. C'est là à mon avis que sa théologie trouve ses limites. Car il me paraît difficile de faire l'économie d'une Chute dans l'Histoire du Salut.

 

D'une manière générale, j'ai envie de dire : confiance absolue dans le Tresmontant métaphysicien ; mais grande prudence (grande prudence !) avec le Tresmontant théologien.

 

Claude : Je me permets d'insister, tu me répondras quand tu le souhaiteras. Cette question du péché originel me hante beaucoup et j'en suis venu à en faire un Maschal : Imaginons un petit garçon qui tombe, il grandit, il fait des erreurs. Ensuite, une fois homme, il a un petit garçon avec sa femme. Ce qu'il va lui transmettre, c'est cette liberté : ou bien il lui montre les erreurs que lui même a commises dans le passé ou bien il ne les voit pas et il les tait. S'il les tait, l'enfant va avoir l'habitude du "péché" comme dirait saint Augustin. Mais si le père qui était petit garçon rappelle à son enfant ce qu'il a fait, l'enfant en prend conscience. Ensuite, c'est à l'enfant, libre, de choisir. Mais il est prévenu. Dans tous les cas, je trouve que ça peut rejoindre cette affaire du péché originel. Oui, il y a eu faute, c'est un fait. Mais Dieu a laissé libre. Adam s'est nourri de cette faute, de manière consciente sûrement (l'arbre de la connaissance) mais au fil des ans, par génération, cette faute s'est oubliée. C'est l'éducation qui la constitue qui est ou dangereuse ou salvatrice. Mais dans tous les cas, l'être qui la reçoit est libre de la refuser ou pas.

 

Si tu veux, la conception du péché originel selon Tresmontant me paraît la plus lucide, il comprend l'évolution de celui-ci dans la pensée chrétienne. Surtout, ce qui me ravit (et ne me ravit que la vérité), c'est de s'écarter de ce puritanisme. L'Eglise n'est pas puritaine, ne l'a jamais été et je ne veux pas qu'elle le soit. Comment concilier liberté et habitude du péché dans ce cas ? Il y a contradiction. Nous ne naissons pas saints, mais saints en devenir si nous le voulons. Mais nous ne naissons pas "mauvais" non plus.

 

Matthieu : Claude, le problème vient précisément de ce que l'on n’est pas libre de refuser ou non le péché originel. Notre liberté s'exerce au niveau de nos actes ; pas au niveau de notre état. Or, nous naissons tous en état de péché, bien avant qu'émerge en nous une conscience lucide du bien et du mal ("j'étais pécheur dès le sein de ma mère" dit le psalmiste – Ps 50. 7).

 

La Bible nous révèle que cette situation n'a pas été voulue par Dieu, mais qu'elle est la conséquence de la Chute de nos premiers parents.

 

Le monde issu du péché originel (qui est celui dans lequel nous vivons) n'est pas mauvais : il conserve la bonté foncière de la Création ("Et Dieu vit que cela était BON" dit l'auteur du récit de Gn 1). Mais il est abîmé ("livré au pouvoir du néant", dit St Paul – en Rm 8. 20) et a besoin d'être régénéré pour recouvrer sa beauté originelle (encore plus originelle que le péché!). Le Principe de la régénération de l'homme et du cosmos tout entier, c'est le Christ Seigneur.

 

Claude : Je te rejoins sur tout ce que tu as dit et ... Tresmontant dit la même chose, je t'assure ! Il parle d'état ; c'est le "vieil homme" en somme. Mais si tu veux, pour Tresmontant, la divinisation se situe au terme de l'existence, pas à rebours. Ce n'est pas une recherche du temps perdu. Regarde : "Techniquement parlant, le péché originel désigne l'état qui précède la sanctification, c'est à dire l'entrée dans l'économie de la grâce et de la divinisation, c'est à dire encore l'entrée dans l'Eglise (…). Le baptême [est le mode d’] entrée dans l'économie de la grâce et de la divinisation, l'entrée dans l'Eglise, [où] le peccatum originale est proprement éliminé. L'enfant est entré dans l'économie de la sanctification. L'état de péché originel (vieil homme), c'est l'état qui précède la nouvelle Création, la Création de l'Homme nouveau. Ce n'est pas donc pas une histoire gnostique (…) Ce n'est pas une affaire de Chute, ni une histoire de Chute. Il s'agit d'une ETAPE dans l'histoire de la Création (…). La Création de l'Univers, de la nature, de l'Homme, s'effectue par étapes, parce qu'il n'est pas possible qu'il en soit autrement."

 

N'est-ce pas sublime ?

 

Matthieu : Ce qu’enseigne la théologie catholique, c’est que la divinisation devait originellement se produire à partir de l'état de grâce de nos premiers parents – non à partir du péché.

 

On est d'accord sur la notion de l'évolution. Elle est présente dans toute l'oeuvre de la Création, et même dans l'oeuvre de la Révélation. Mais là où je ne suis pas d'accord avec Tresmontant, c'est lorsqu'il nie l'idée de Chute.

 

Dieu a créé l'homme en état de grâce (non en état de péché) pour le faire évoluer vers la divinisation. Le péché est un "accident" que Dieu n'a pas voulu et dont il est totalement innocent. De cela, Tresmontant ne rend absolument pas compte.

 

L'évolution devait se produire dans le dessein divin à partir de l'état de grâce originelle de nos premiers parents. Si elle doit se réaliser à partir d'une situation de péché, c'est qu'il s'est glissé un grain de sable qui a fait in-voluer l'humanité – relis à cet égard Romains 5. 12-21.

 

Quand Tresmontant écrit "L'état de péché originel (vieil homme), c'est l'état qui précède la nouvelle Création, la Création de l'Homme nouveau." il n'explique pas comment l'homme est arrivé à cet état de péché originel. Est-il sorti ainsi des mains de Dieu? Dieu a-t-il créé l'homme "vieux" et pécheur? – auquel cas Il porterait l'entière responsabilité de notre situation misérable actuelle. La Bible répond que non ; que c'est le résultat d'une Chute.

 

Autrement dit : le péché n'est pas une étape obligée sur le chemin de notre divinisation ! Nous aurions pu faire l'économie du péché, du mal, de la souffrance et de la mort si nos premiers parents avaient écouté Dieu ; s'ils ne lui avaient pas désobéi.

 

Claude : Merci Matthieu pour ton attention, ton écoute. Je me permets de renchérir sur des pensées que je te fais partager. Légitimer l'idée de Chute nous invite à légitimer la Gnose avec tout ce que cela impose. L'oeuvre de la Création est bonne en soi. L'acte de Création est une grâce. Elle met en oeuvre la liberté qui est amour. Cette liberté, infinie, a rendu possible l'existence du Mal comme un corps (bon) peut engendrer des bactéries ou des virus. Ce n'est pas Dieu qui a créé le mal – il faut éviter tout manichéisme. Dans l'histoire de la Création, c'est la liberté de Dieu qui a rendu possible l'expression du Mauvais. J'ai lu récemment "Introduction à la pensée de Teilhard de Chardin" de Claude Tresmontant, et voici ce que j'ai lu à ce sujet :

 

"Si (comme il est inévitable de l'admettre, je pense) il n'y a au regard de la raison qu'une seule façon possible pour Dieu de créer, - à savoir évolutivement, par voie d'unification -, le Mal est un sous-produit inévitable, il apparaît comme une peine inséparable de la Création (…). Le mérite de Teilhard, c'est de nous montrer, dans toute son oeuvre, que l'échec, la mort, le mal, sont physiquement inévitables, tout simplement parce que la Création est temporelle, évolutive, et qu'elle procède par tâtonnement, par grands nombres, par échecs successifs corrigés, par essais et erreurs rectifiées. Imaginer une Création sans échec, sans mal, sans péché, c'est donc pure utopie, pur verbalisme. La Création n'est pas INSTANTANEE. Dieu ne peut pas communiquer instantanément sa propre perfection à la créature qu'Il fait émerger progressivement du néant. Teilhard ne fait que retrouver, souvent dans les mêmes termes, la thèse de saint Irénée, exprimée dans le livre IV de l'Adversus Haereses.

 

"Nous nous représentons souvent Dieu comme pouvant tirer du néant un Monde sans douleurs, sans fautes, sans risques, sans "casse". C'est là une fantaisie conceptuelle, Dieu malgré sa puissance ne peut pas obtenir une créature unie à Lui sans entrer nécessairement en lutte avec du mal, car le Mal apparaît inévitablement avec le premier atome d'être que la Création "déchaîne" dans l'existence. Création et impeccabilité (absolue ou générale) sont des termes dont l'association répugne autant (physiquement ou métaphysiquement, peu importe ici) à la Puissance et à la Sagesse divines que l'accouplement de créature et unicité...

 

"Notons-le en passant : dans la Révélation, nous ne trouvons aucune trace d'une tentative d'"explication" du mal. Le livre de Job semble écrit exprès pour nous dire qu'il est impossible d'expliquer ni de justifier le mal. Job, c'est le refus de toute théodicée à la Leibnitz. Certains textes du Nouveau Testament sont également formels à cet égard : si tel homme est aveugle ou paralytique, ce n'est pas parce que lui ou ses pères ont péché.

 

"Sur ce point encore, Teilhard refuse justement une idée qui n'est pas, quoi qu'on pense, d'origine chrétienne. "Suivant les vues "classiques", la souffrance est avant tout une "punition" ; son efficacité est celle d'un sacrifice ; née d'un péché, elle le répare" (La vie cosmique, Teilhard) Selon l'idée chère à Teilhard au contraire, "la souffrance, avant tout, est la conséquence et le prix d'un travail de développement." 

 

"C'est la souffrance d'un Monde qui s'enfante laborieusement et qui gémit, comme l'écrit Saint Paul, d'une manière unanime, attendant que l'humanité soit parvenue à la taille parfaite du Christ.

 

"La Rédemption, dans ces conditions, n'apparaît pas comme la réparation d'un accident survenu dans le plan Créateur de Dieu : l'Incarnation et la Rédemption, font partie intégrante du dessein créateur de Dieu : le monde est créé dans le Verbe, et le Verbe s'incarne pour porter la Création à son terme. En s'incarnant, le Verbe assume "le péché du monde", et la Croix manifeste cette loi inévitable : la Création se fait à travers l'échec et la douleur. Le Christ, par la Croix, assume la loi de toute Création, de toute la Création. Création, Incarnation, Rédemption sont indissociables en fait."

 

En fait, Tresmontant nous dit que la Gnose confond la Création et la Chute. L'homme a d'abord été créé inachevé. La Création de l'homme n'était pas achevée à l'origine. L'homme devait croître et se développer, et faire l'apprentissage de la liberté (sublime remarque!), afin de devenir pour Dieu unique un authentique vis à vis.

 

Quand on voit une punition, il s'agit en fait une conséquence de l'acte. Seule la connaissance rend possible le crime, la destruction, l'auto-destruction, et il ne faut pas oublier que Genèse est un Maschâl au même titre qu'une fable de la Fontaine contient son secret. La connaissance du bien et du mal constitue une étape dans cette genèse de l'homme, elle n'est pas en soi mauvaise. C'est aussi un risque mortel. Mais il faut dire que le crime n'est possible que s'il y a connaissance. Le crime et la sainteté.

 

Autre chose que remarque très justement Tresmontant : L'homme, selon le récit biblique du paradis et de la chute, n'est pas créé immortel mais capable d'immortalité, ce qui est tout différent. Ce n'est pas un ange, "elohim" qui tournent autour de l'arbre de la vie.

 

Matthieu : Claude, il y a beaucoup de choses dans ton dernier message. Je vais essayer de te répondre.

 

Tu dis "Légitimer l'idée de chute nous invite à légitimer la Gnose avec tout ce que cela impose." C'est là à mon avis une première erreur de perspective qui explique le mauvais aiguillage de Tresmontant sur cette question là.

 

La gnose a été condamnée par l'Eglise – et la gnose condamne l'Eglise : les deux options sont objectivement incompatibles. Cela ne signifie pas que tout dans la gnose doive être rejeté! La doctrine catholique enseigne qu'il existe dans toutes les traditions religieuses et philosophiques ce qu'elle appelle des "semences du Verbe", c'est-à-dire des bribes de Vérité. L'intuition de la Chute que l'on retrouve chez Platon et chez nombre de penseurs gnostiques peut donc être régulièrement admise en dépit du fait qu’elle connaît chez ces auteurs des développements contraires à la pensée chrétienne.

 

Le propre d'une hérésie, c'est de choisir (la racine grecque du mot hérésie signifie : "choix") un élément de l'orthodoxie au détriment des autres qui le complètent et à la lumière desquels il doit être reçu et interprété. L'élément isolé n'est pas faux en lui-même, mais c'est son isolement du reste de la doctrine orthodoxe qui le rend faux et qui conduit à des conclusions erronées. C'est un peu, il me semble, ce que fait Tresmontant en choisissant la Création contre la Chute alors qu’il n’y a pas lieu d’opposer ces deux vérités, mais de les tenir ensemble conformément à la doctrine révélée.

 

Tresmontant écrit : "l'échec, la mort, le mal, sont physiquement inévitables, tout simplement parce que la Création est temporelle, évolutive, et qu'elle procède par tâtonnement, par grands nombres, par échecs successifs corrigés, par essais et erreurs rectifiées." C'est confondre la finitude de l'être créé avec le mal – un échec lié à notre incomplétude avec le péché lié à notre malice.

 

Une chose est de chercher et de ne pas trouver du premier coup ; une autre est de faire volontairement le mal, de désobéir à Dieu et de faire souffrir l'homme. La première est inhérente à notre condition de créature (et donc : inévitable) ; l'autre est la conséquence d'une liberté qui s'est dévoyée (elle était donc évitable). Car l'essence de la liberté, ce n'est pas le libre choix de faire le mal (car alors paradoxalement : Dieu serait moins libre que nous!) ; c'est la pleine capacité de choisir le bien et de l'accomplir conformément à notre vocation (j'avais écrit un article sur cette question de la liberté et du mal).

 

Autrement dit, il n'est pas juste d'affirmer que le mal était inévitable. Dire cela, c'est reconnaître quelque responsabilité à Dieu dans le mal qui nous ronge et qui défigure l'homme.

 

Tu as le droit par exemple de considérer que le génocide juif a permis de faire avancer la conscience de l'humanité sur la dignité de chaque être humain, et contribué à l'édification d'un avenir de paix fondé sur la justice et le droit (quelque soit par ailleurs les imperfections de la construction européenne). Mais cela n'autorise pas à penser que Dieu est à l'origine de la Shoah et qu'il l'a voulu de quelque manière. Non : Dieu intervient pour créer et restaurer ; jamais pour détruire. Si Dieu a permis à l'homme de surmonter ce drame humain absolu, c'est en vertu de sa Providence qui reçoit l'action de notre liberté (même lorsqu'elle est pécheresse et criminelle) pour la faire tourner en notre faveur pour Sa plus grande gloire,... et l'éternelle confusion des damnés.

 

Il y a un très beau livre sur le mal et la providence divine que je te recommande tout spécialement (clique sur le lien et la chevillette cherra ).

 

"Dieu ne peut pas communiquer instantanément sa propre perfection à la créature qu'Il fait émerger progressivement du néant. (...) Création et impeccabilité (absolue ou générale) sont des termes dont l'association répugne autant (physiquement ou métaphysiquement, peu importe ici) à la Puissance et à la Sagesse divines que l'accouplement de créature et unicité.." : Mais il ne faut pas confondre l'état de grâce et d'amitié avec Dieu avec la perfection. La Vierge Marie par exemple était immaculée – préservée des conséquences du péché originel ; elle n'a jamais commis le moindre péché. Elle n'était pas pour autant parfaite – ou plutôt : sa perfection, avant son Assomption-divinisation, était celle, limitée, d’une créature. Nous la voyons ainsi dans l'Evangile ne pas toujours comprendre le sens des paroles de son Fils, ni celui du cours des évènements. Elle n'a pas la science infuse : elle reçoit l'information (pour parler comme Tresmontant) dans son coeur, et c'est en la méditant longuement qu’elle parvient peu à peu à grandir dans la connaissance de Dieu et de son dessein d'amour. Le prototype de l'évolution créatrice telle que Dieu la désirait dans son projet originel, ce n'est pas Adam et Eve, ni l'humanité pécheresse ; c'est la Vierge Marie.

 

Il me vient une distinction que nous pourrions établir entre la faute et le péché. On pourrait dire qu'une Créature non achevée, en cours d'évolution, est sujet à la faute. Et qu'il est dans l'ordre de sa nature que de commettre des fautes. Dans un sens, peut-être, la faute est inévitable pour une créature en cours d'évolution – cela, je veux bien le concéder. Mais cela n'implique nullement ni nécessairement le péché ! Ce n'est pas un péché par exemple de faire des fautes d'orthographes ; ni de se tromper sur ce que le Seigneur attend de nous ("ce que nous serons ne paraît pas encore clairement" dit Saint Jean en 1 Jn 3. 2). C'en est un en revanche que de décider volontairement de faire le contraire de ce que Dieu attend de nous. Autant la faute paraît inévitable – puisque nous n'avons pas en nous la plénitude de la connaissance ; nous sommes sujets à l'erreur, aux tâtonnements. Autant le péché, lui, n'a rien d'inévitable. Il n'est pas nécessaire au mûrissement de notre liberté ; l'affirmation du contraire est très précisément l'objet du mensonge de Satan à nos premiers parents (pour être comme des dieux, suggère le perfide Serpent, il faut désobéir à Dieu ; donc : prendre sa place). Seul Dieu est nécessaire au mûrissement de notre liberté. Seule sa Parole (le Verbe) est nécessaire pour nous faire entrer dans la vie, et la vie en plénitude (cf. Jn 10. 10).

 

"le monde est créé dans le Verbe, et le Verbe s'incarne pour porter la création à son terme. En s'incarnant, le Verbe assume "le péché du monde", et la Croix manifeste cette loi inévitable : la Création se faire à travers l'échec et la douleur. Le Christ, par la Croix, assume la loi de toute création, de toute la Création".

 

C'est parfaitement exact. Mais c'est le scénario qui résulte du péché originel. Sans le péché originel, l'Incarnation aurait peut-être quand même eu lieu – de l'avis de certains théologiens. En la personne de Jésus-Christ, toute la Création aurait été assumée et transfigurée, divinisée dans son offrande eucharistique au Père. Et c'est ainsi que l'humanité – qui n'a pas été créée immortelle mais capable d'immortalité, ainsi que tu le dis très bien – aurait reçu la vie éternelle... qui est in fine de connaître Dieu et son Fils Jésus-Christ (cf. Jn 17. 3) : "connaître" étant pris ici au sens le plus fort de connaissance intime et de communion.

 

Ce qui me gène, vois-tu, dans la position de Tresmontant sur cette question du péché originel, c'est qu'elle est fondamentalement contradictoire avec tout le reste de son oeuvre philosophique. D'un côté, il démontre l'existence de Dieu ; il établi le fait de la Révélation ; il nous donne toutes les raisons de croire et de penser que la Révélation a été confiée au peuple Juif, puis, après Jésus-Christ, à l'Eglise de Rome ; que la pensée orthodoxe se trouve donc dans l'Eglise catholique. Et ceci posé, il développe toute une théorie du péché originel parfaitement hétérodoxe, sans prendre la peine de réfuter frontalement la pensée de l'Eglise sur ce point (et pour cause, cela l'enfoncerait dans des contradictions encore plus patentes...). Il se contente de dire au sujet de la Chute : c'est la pensée de la gnose – sans voir que c'est aussi la pensée de l'Eglise catholique depuis les origines (les écrits de St Paul en atteste).

 

Dès lors : je t'invite Claude à approfondir cette question non plus à partir de Tresmontant ni même de ton intime conviction, mais à partir de l'enseignement de l'Eglise catholique, dont Tresmontant lui-même affirme qu’il est le seul recevable – après l'avoir établit rationnellement.

 

Je te recommande pour cela la lecture du Catéchisme de l'Eglise catholique (ouvrage de base à avoir dans sa bibliothèque!) et celle du très beau livre de Mgr André Léonard : "Les raisons de croire". Au stade de ta réflexion, ce dernier ouvrage me paraît comme un chemin obligé. Tu m'en diras des nouvelles!

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Published by Matthieu BOUCART - dans Questions sur la foi
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commentaires

ti'hamo 27/09/2010 13:11



Ce qui me frappe surtout, c'est que Tresmontant tombe en fait très précisément dans l'erreur dont il accuse les Gnose :


la Gnose, dit-il, confond la création et la chute. Oui : pour les courants gnostiques, la création (matérielle) est mauvaise dès l'origine, créée par un "dieu mauvais", et le but de toute vie
humaine est de se débarrasser de la vie matérielle.


 


Mais lui-même commet très exactement la même erreur : simplement, il ne veut pas y voir une chute - or, justement, c'est bien parce qu'il considère que la création est d'emblée créée dans cet
état qu'il conclue qu'il n'y a pas de chute. Mais lui-même confond bien les conséquences de la chute, le mal, le péché, avec la création elle-même, en affirmant qu'ils sont une étape nécessaire
de la création.


 


Je m'étonne d'ailleurs qu'il puisse affirmer qu'une création sans tâtonnements serait impensable, utopique : que les mécanismes physiques de l'univers et de l'évolution incluent un foisonnement
"aléatoire" soutendu par des lois et des tendances évolutives,


c'est un fait, mais cela ne signifie pas que Dieu lui-même soit soumis au tâtonnement et aux essais, ce qui serait absurde.


 


D'ailleurs, le foisonnement "tâtonnant" de l'évolution physique est déjà, en soi, un tout harmonieux. Cela n'implique donc nullement l'obligation du mal et du péché.


 


 


Et est-ce qu'en un sens on ne retrouve pas là, justement, une erreur d'un philosophe antique (Platon ?), qui confondait le mal et l'erreur ?



ti'hamo 31/07/2010 13:23



En attendant d'étudier plus avant tout l'article :


effectivement, poser le péché originel comme une étape, en en faisant une quasi nécessité, est plus que limite du point de vue théologique, du fait de ses conséquences logiques.


Je préfère là-dessus l'approche de C.S.Lewis - qui reprend plutôt l'idée que c'est l'épreuve qui serait une étape ; et non la chute. Comme on le voit exposé de façon imagée dans
"Perelandra".



Matthieu 30/07/2010 18:52



Merci à vous Bruno de vos commentaires qui ont en particulier le mérite de "ressusciter" quelques anciens articles que j'ai pris plaisir à relire (avec tous les commentaires qu'ils ont suscité).
Le Seigneur vous bénisse et vous garde.



Bruno 30/07/2010 18:45



Sur le péché originel.


Une interprétation possible de la genèse, et assez classique, est de dire que c'est l'orgueil qui a causé la désobéissance de l'homme, et donc sa chute.


 


L'homme a du mal a se reconnaître inférieur à quelqu'un, fut-ce son créateur.


 


Tout homme - en dehors de Marie, l'humble servante du Seigneur - a ce péché originel, l'orgueil, d'où l'accent mis sur l'humilité des saints, si peu naturelle à l'homme. Seule Marie bénéficie de
"L'immaculée conception", "concue sans le péché originel de l'homme".


 


Luther a poussé trop loin la conséquence du péché originel, en déclarant que tout était corrompu chez l'homme, en particulier sa raison.


 


Je ne connais pas assez les thèses de Tresmontant sur le sujet, et, de plus, autant je le respecte infiniment en tant que métaphysicien et logicien, autant, en tant que "catho orthodoxe" j'émets
quelques doutes (d'autant plus que la notion de péché originel me semble très claire sans ses lumières).


 


Amicalement, Bruno.