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18 février 2007 7 18 /02 /février /2007 21:03

Nous continuons notre série d’articles au sujet de l’existence de Dieu, en réponse aux nombreuses interrogations de lecteurs sur la question des relations entre la foi et la raison.

Nous avons vu la semaine dernière que « la constante insistance de l’Eglise catholique sur la raison » (pour reprendre l'expression du Pasteur Eric Georges) s’enracine en fait dans la tradition biblique, et dans la doctrine du judaïsme orthodoxe que le christianisme a tout naturellement repris à son compte, par l'intermédiaire de St Paul en particulier. Rien de bien nouveau, on le voit, sous le soleil…

A la suite du monothéisme hébreu, l’Eglise catholique a toujours tenu à affirmer fortement que l’existence de Dieu peut être connue de manière certaine par l’intelligence humaine à partir de l’observation du monde créé, et cela, indépendamment de la Révélation. Telle fut ainsi la doctrine constante des Pères latins et grecs de l’Eglise, et des plus grands Docteurs du Moyen-Age, tels Albert le Grand, Saint Bonaventure, ou encore Saint Thomas d’Aquin.

Ce dernier allait même jusqu’à affirmer que « l’existence de Dieu et les autres vérités sur Dieu qui peuvent être connues par la raison naturelle ne sont pas des articles de foi, mais des préambules à ces articles. En effet, la foi présuppose la connaissance naturelle, comme la grâce présuppose la nature (…). » (Saint Thomas d’Aquin, Somme de Théologie, I, question 2, article 2, resp. ad 1).

Cette conviction unanime fut cependant remise en question pour la première fois au XIVe siècle par le théologien franciscain Guillaume d’Occam, qui soutenait que l’existence de Dieu n’était pas démontrable du seul point de vue de la raison, et nécessitait par conséquent pour être crue un acte de foi, entendu comme une adhésion « aveugle » à une vérité excédant, de très loin et par nature, les capacités limitées de l’entendement humain.

Cette doctrine, on le sait, a considérablement influencé la pensée de Martin Luther, qui ajoutait à cette théorie de la connaissance héritée de Guillaume d’Occam (je parle sous le contrôle du Pasteur…) une certaine théologie du péché originel selon laquelle la nature humaine aurait été intégralement corrompue par le péché de nos premiers parents. Les puissances de l’âme et la liberté humaines s’en trouvaient dès lors intégralement viciées, et la raison impuissante par elle-même à connaître le vrai ; bien plus : elle n’était plus, du fait de la Chute, qu’une abominable « prostituée » (selon sa forte expression...) dont il fallait absolument se défier, comme du Diable lui-même... La foi salvifique pour Luther ne pouvait donc naître dans l’esprit humain qu’au prix d’une renonciation, et même d’une destruction de la raison humaine, le dogme étant foncièrement absurde aux yeux de la seule raison.

On retrouvera cette doctrine sous la plume du philosophe allemand luthérien Emmanuel Kant, qui procéda lui aussi à la complète dissociation entre la foi et la raison, entre la foi et l’intelligence, la foi et la connaissance, et qui favorisa par là même l’essor du fidéisme, qui est très précisément la doctrine selon laquelle la foi n’est pas un acte de l’intelligence.

Au XIXe siècle, sous l’influence de Kant et d’Auguste Comte, le fidéisme se répandit comme une traînée de poudre dans la pensée de nombreux auteurs catholiques, et c’est la raison pour laquelle le Concile œcuménique du Vatican tint à réaffirmer solennellement, en 1870, dans sa Constitution « Dei Filius » que :

« La sainte mère l’Eglise tient et enseigne que Dieu, qui est le principe et la fin de tous les êtres, peut être connu d’une manière certaine par la lumière naturelle de la raison humaine à partir des réalités créées ».

Le même Concile, dans ses Canons, s’exprimait de la manière la plus ferme : « Si quelqu’un disait que Dieu unique et véritable, le Créateur et notre Seigneur, ne peut pas être connu d’une manière certaine par l’intermédiaire des réalités créées à la lumière naturelle de la raison humaine, si quelqu’un disait cela, alors qu’il soit anathème » (c’est-à-dire hors du Corps de la Pensée de l’Eglise universelle).

L’Eglise catholique reconnaît donc, depuis ses plus lointaines origines et de manière constante, la plus haute valeur et la plus grande dignité à la raison humaine : celle de pouvoir parvenir par elle-même et sans le secours de la Révélation à la connaissance du vrai, de ce qui existe ; elle la déclare apte, malgré la blessure du péché originel, à traiter et à résoudre par elle-même le grand problème métaphysique qui s’impose à l’esprit humain depuis qu'il est apparu sur la Terre : la question même de l’existence de Dieu.

(à suivre…)

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11 février 2007 7 11 /02 /février /2007 17:31

Nous avons commencé la semaine dernière une série d'articles sur la question de l'existence de Dieu, afin de répondre à cette importante question posée par le Pasteur Eric Georges : pourquoi cette constante insistance de l’Eglise catholique sur la nécessité d’accorder la foi et la raison ? La foi n’est-elle pas un acte irrationnel, voire… une « folie » pour reprendre l’expression de Saint Paul ?

Je relisais récemment dans la revue Philosophie (n°6 – février 2007) cette appréciation de Peter Sloterdijk, un philosophe contemporain, au sujet de l’important discours du Pape Benoît XVI à Ratisbonne : « Bien sûr, l’harmonie évoquée par le Pape entre la raison et la croyance n’a jamais existé. Mais cette fiction harmonieuse est significative : elle montre que la théologie catholique veut retrouver les Lumières pour mieux affronter le défi musulman. Je me réjouis que l’une des grandes puissances de l’irrationalisme religieux s’aligne sur la tendance principale de la civilisation moderne qui laisse une place suffisante à la cohérence des expériences humaines et rationnelles ».

On reste confondu devant tant d’inculture… surtout de la part d'un philosophe de renom!

Car enfin, l’Eglise a toujours considéré, et son Histoire témoigne pour elle, que l’existence de Dieu peut être connue de manière certaine par l’homme au moyen de son intelligence naturelle, à partir de l’univers physique et cela, indépendamment de la révélation.

Ce rationalisme chrétien n’est pas, à vrai dire, une spécificité catholique. Il puise ses racines historiques dans la doctrine constante du monothéisme hébreu, de toute la tradition hébraïque biblique, et des livres en langue grecque du judaïsme hellénistique, tels que le livre de la Sagesse :

« Ils sont foncièrement insensés, tous ces hommes qui en sont venus à ignorer Dieu : à partir de ce qu'ils voient de bon, ils n'ont pas été capables de connaître Celui qui est ; en examinant ses oeuvres, ils n'ont pas reconnu l'Artisan. Mais c'est le feu, le vent, la brise légère, la ronde des étoiles, la violence des flots, les luminaires du ciel, gouverneurs du monde, qu'ils ont regardés comme des dieux. S'ils les ont pris pour des dieux à cause de la beauté qui les a charmés, ils doivent savoir combien le Maître de ces choses leur est supérieur, car l'Auteur même de la beauté est leur créateur. Et s'ils les ont pris pour des dieux à cause de la puissance et de l'efficacité qui les ont frappés, ils doivent comprendre à partir de ces choses combien Celui qui les a faites est plus puissant. Car la grandeur et la beauté des créatures font, par analogie, découvrir leur Auteur. » (Sagesse 13. 1-5).

Relisez bien votre Bible et les passages de l’Ancien Testament où il est question de la foi et de son contraire ; vous verrez qu’il n’est jamais question de faire porter la foi sur l’existence de Dieu. Lorsque Dieu par exemple reproche à Moïse ou à son peuple d'avoir manqué de foi, il ne leur reproche pas de ne pas avoir cru en son existence, mais de ne pas avoir cru en sa Parole. La foi dans la Bible ne porte ainsi jamais sur l’existence de Dieu, mais sur la vérité de la Parole de Dieu. Il est remarquable à ce sujet que la racine hébraïque « amen » qui signifie fort, solide, certain, stable, ait donné « émounah », que le grec a traduit par « pistis », que nous traduisons par foi ou fidélité, et « émet » qui signifie la vérité.

Ce n’est pas donc pas l’existence de Dieu qui est en jeu dans la Bible, mais bien la confiance du peuple (ou du prophète) en la Parole qui lui est adressée par Dieu. La croyance en l’existence de Dieu est supposée acquise par le moyen de la Création et des œuvres que Dieu manifeste dans l’histoire d’Israël.

Telle est la doctrine permanente du judaïsme orthodoxe, que Saint Paul a naturellement reprise à son compte, et développée dans sa lettre aux Romains :

« Ce qu'on peut connaître de Dieu est clair pour les hommes, car Dieu lui-même le leur a montré clairement.

« Depuis la création du monde, les hommes, avec leur intelligence, peuvent voir, à travers les oeuvres de Dieu, ce qui est invisible : sa puissance éternelle et sa divinité.

« Ils n'ont donc pas d'excuse, puisqu'ils ont connu Dieu sans lui rendre la gloire et l'action de grâce que l'on doit à Dieu. Ils se sont laissé aller à des raisonnements qui ne mènent à rien, et les ténèbres ont rempli leurs coeurs sans intelligence. » (cf. Rm 1. 18-23)

On le voit donc : la dissociation entre la foi et la raison n’est pas biblique, elle n’est pas conforme à l’enseignement de la Révélation, elle n’est pas orthodoxe.

(à suivre…)

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5 février 2007 1 05 /02 /février /2007 09:43

Chers amis lecteurs,

Je voudrais commencer aujourd’hui une série d’articles pour tenter de répondre aux questions posées par le Pasteur Eric Georges et Miky, suite aux discussions que nous avons pu avoir au sujet de l’existence de Dieu.

Vous savez que j’ai entamé sur ce Blog, il y a un peu plus d’un an, un travail de fond sur la question : Dieu existe-t-il? J’avais alors annoncé vouloir traiter le sujet en trois parties successives, en abordant tour à tour les arguments tirés de la Création, de la Raison et de la Révélation.

Je n’ai pas encore achevé la première partie de mon étude que déjà les questions s’accumulent, les objections fusent, les critiques pleuvent, le scepticisme grandit (je pense en disant cela à cet avertissement que Miky a publié à l’attention de ceux qui viendraient sur ce Blog : « une certaine propension à ne pas tenir compte des arguments avancés. Confond argument d'autorité basé sur les écrits de scientifiques et philosophes avec argument rationnel. Confond émerveillement devant la contemplation de la nature (comprendre : le cerveau humain, les étoiles, les atomes, et non pas : les cancers du cerveau, les trous noirs et les bombes atomiques) avec analyse rationnelle de cette même nature. »)

Le frustrant dans l’histoire est que je n’ai pu développer ma pensée jusqu’au bout, et que les réponses qui se font attendre au goût de mes lecteurs trouveront naturellement leur place dans le déroulé à venir de mon exposé. D’où mes exhortations à la patience…

En même temps, je brûle moi-même de répondre à toutes ces passionnantes interrogations, aussi, n’y tenant plus, je me décide aujourd’hui à entrer dans le vif du débat, et à lancer cette nouvelle disputatio sur l’existence de Dieu.

J’invite par là même tous mes lecteurs à entrer dans ce débat, et à m’apporter leur contribution personnelle, afin d’enrichir nos échanges et d’élargir nos points de vue. N’hésitez pas à me faire connaître votre opinion sur le sujet, quelle que soit votre sensibilité : catholiques, chrétiens non catholiques, croyants de toutes religions, agnostiques, athées, etc… Vous serez tous les bienvenus, et je tâcherai de répondre au mieux à chacun, dans la mesure de mes capacités et du temps que le Seigneur voudra bien me donner.

Et je voudrais commencer par réfléchir à la très importante question posée par le Pasteur Eric Georges sur son Blog, suite à un échange avec Miky :

« Juste une question Matthieu,  si je ne crois pas qu'il soit absolument déraisonnable de penser qu'il y a un dieu, je comprends beaucoup moins cette constante insistance de l'Eglise catholique sur la raison. L'apôtre Paul dit clairement que la foi de Jésus Christ est une folie au regard de la sagesse du monde (la raison, donc). Et vous même affirmez que la foi est un don de Dieu et ne vient pas d'un raisonnement intellectuel... Ce n'est donc pas dans un but d'évangélisation que vous défendez l'idée que la raison est du côté de ceux qui croient... (le dieu auquel voudrait croire Micky n'est, à mon avis, pas celui de Jésus Christ). Alors pourquoi ? »

Cette question est essentielle, car elle nous interroge sur la nature de l’acte de foi, et sur son articulation avec notre humaine raison.

Nous examinerons dans un prochain article les raisons pour lesquelles l’Eglise tient tant, en effet, à unir la foi et la raison, et non à les opposer.

(à suivre...)

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12 novembre 2006 7 12 /11 /novembre /2006 19:26

Cher Pasteur,

Je souhaiterais revenir sur votre dernier article concernant la Sola Scriptura, et faire évoluer notre disputatio sur la question de l’Eglise, je pense que vous en serez d’accord.

Pour nos frères qui arriveraient en cours de route, qu’ils ne s’effraient pas du ton un peu vif (voire polémique) qui anime nos débats, cela fait partie du « jeu » et met un peu de piment à nos échanges. Mais cette franche discussion se fait dans un climat tout à fait fraternel et amical, et je suis vraiment honoré d’avoir trouvé dans le Pasteur Eric Georges un contradicteur intelligent, mesuré, honnête, et… sans concession. Un grand merci à vous, Eric.

« En préambule, je note (…) que cette disputatio a commencé avec une question "quel fondement biblique à l'infaillibilité pontificale ?" et que je n'ai toujours pas eu de réponse. Ce n'est pas une critique, mais c'est très révélateur sur le fait que, pour Matthieu, les dogmes de son Eglise n'ont pas besoin de s'appuyer sur les textes... » Que voilà un coup bas, cher Pasteur ! Mais je ne vous en veux pas, ceci est de « bonne guerre »… Mon absence de réponse est surtout révélateur du temps qui me manque pour répondre à toutes les questions qui me sont posées, par vous-même ou d’autres lecteurs. J’avoue n’avoir pas votre talent pour écrire des articles aussi denses que les vôtres en aussi peu de temps (là où il vous faut 24 heures pour me répondre, il me faut 15 jours pour rédiger un article tel que celui-ci…). Je n’ai en outre pas votre formation théologique ; pour vous répondre, je dois donc investir beaucoup de temps pour la réflexion, l’étude, l’écriture,… et la prière. Je ne suis ni Pasteur réformé, ni prêtre de l’Eglise catholique, mais un simple laïc engagé dans une intense vie professionnelle et divers engagements chrétiens qui ne me laissent guère le loisir de passer le temps que je souhaiterais sur ce Blog. Tant mieux d’ailleurs ! car s’il ne tenait qu’à moi, j’y serais 24 heures sur 24, ce qui ne serait certainement pas un bien pour mon équilibre personnel ! Il y a un temps pour tout, et l’activité « bloggistique » ne constitue pas (loin s’en faut, et Dieu merci !) le tout de la vie chrétienne.

« Tout d’abord, un reproche, Matthieu, non pas sur la rugosité de votre langage (…) mais sur votre refus de prendre en compte ce que je vous dis. Vous maintenez vos arguments contre la sola Scriptura non pas sur la base de ma définition mais sur celle de Jean Sébastien (…). Je maintiens donc mon explication du Sola Scriptura qui ne signifie pas la Bible comme seule autorité mais la Bible comme seule autorité que nous reconnaissons parmi les trois autorités catholiques romaines. » : Je prends acte de la nuance, cher Pasteur, et vous demande pardon d’avoir mal interprété votre pensée. Mais outre que je n’arrive pas à me débarrasser de cet indécrottable sentiment que la conception de Jean-Sébastien rejoint celle de la majorité des protestants, je maintiens ce que j’ai dit précédemment, à savoir que la Sola Scriptura (version Jean-Sébastien ou version Pasteur Eric Georges) ne repose sur aucun fondement biblique, ainsi que vous en avez vous-même d’ailleurs convenu.

Je note à ce sujet que vous avez l’esprit de contradiction : vous reprochez à l’Eglise catholique de fonder des affirmations théologiques catégoriques sur des silences de la Bible (en jugeant même cela « dangereux »…), mais vous affirmez tranquillement que la Sola Scriptura n’a pas besoin, elle, de fondement biblique : « La Bible ne dit nulle part que la terre est ronde, écriviez-vous, cela ne signifie pas qu’elle soit plate… » ou encore « la Bible ne dit pas que Jésus n’avait que deux yeux, cela ne me pousse pas à croire qu’il en aie eu trois… » Comprenne qui pourra !

En fait, l’erreur que vous me paraissez commettre est de croire que la Tradition catholique, elle, ne s'appuie sur aucun fondement biblique. Je suis désolé de revenir sur 2 Thessaloniciens 2. 15, mais ce texte me paraît vraiment le meilleur vaccin anti-Sola Scriptura ! J’en rappelle le contenu pour mes lecteurs : « Ainsi donc, frères, tenez bon, et gardez fermement les traditions que nous vous avons enseignées, de vive voix ou par lettre. »

De ce texte, je retiens :

1°) que l’Evangile est annoncé au moyen de traditions transmises « de vive voix » ou « par lettre », et non exclusivement par lettre ;

2°) que Paul nous demande de les « garder fermement », et de « tenir bon » : ce qui semble exclure l’hypothèse de normes subalternes applicables seulement à quelques communautés locales, seul ce qui concerne la « vérité de l’Evangile » (Ga 2. 14) méritant devoir être gardé fermement ;

3°) que Paul met ces traditions orales au même niveau que les traditions écrites : qu’il n’y a donc pas de hiérarchie entre elles, ni de subordination des premières aux secondes.

Il ne peut être question ici des traditions « théologiques, disciplinaires, liturgiques ou dévotionnelles nées au cours du temps dans les Églises locales » puisque Paul ne pouvait par définition les connaître ; il ne peut s’agir davantage de traditions humaines au sens de Colossiens 2. 8, celles-ci ne pouvant prétendre à la même autorité doctrinale que les Ecritures.

Ces traditions écrites ou orales dont parle Paul en 2 Thessaloniciens 2. 15 apparaissent donc bien comme étant les deux modes de proclamation de l’Evangile, ainsi que le contexte le suggère : ainsi le verset 14 qui précède immédiatement notre verset 15 (« c’est à cela que Dieu vous a appelés par notre proclamation de l’Evangile, pour que vous entriez en possession de la gloire de notre Seigneur Jésus-Christ. Ainsi donc, etc. »), et l’ensemble du chapitre 2 qui évoque la question du retour du Seigneur et de la manière évangélique de se comporter dans cette attente.

Vous avez bien raison d’évoquer également 2 Thessaloniciens 3. 6, où l’on voit bien Paul englober ces traditions écrites (cf. verset 14) ou orales dans une unique expression, « tradition » au singulier, qui semble bien désigner la manière de vivre selon l’Evangile dans l’attente du Jour du Seigneur (ce que St Paul appelle « marcher droit selon la vérité de l’Evangile » en Galates 2. 14).

Vous m’objectez que les Apôtres enseignaient des traditions différentes, et qu’il est difficile dans ces conditions de renvoyer à une tradition apostolique unanime, mais à cela je répondrais :

1°) qu’à ce stade, là n’est pas la question ; la question est de savoir si selon l’Ecriture, il existe d’autres sources d’autorité que l’Ecriture elle-même : on voit bien ici que la réponse est indiscutablement positive ;

2°) que dans le passage auquel vous renvoyez de Galates 2. 1 à 15, l’attitude (ou « la comédie » selon Saint Paul…) de Pierre est en réalité dictée par l’appréhension et la peur, et non l’objet de sa prédication ou d’un quelconque enseignement de sa part (sur la véritable position doctrinale de Pierre au sujet de l’intégration des païens dans la Communauté chrétienne, voir Actes 10 et 15) ;

3°) que les divergences qui ont pu opposer les premiers chrétiens (et non les Apôtres…) sur la question de la circoncision des païens ont été tranchées… par un premier concile tenu à Jérusalem, ainsi qu’en atteste le Chapitre 15 du livre des Actes ; qu’il me paraît dès lors pour le moins hasardeux de prétendre que les conciles de l’Eglise n’auraient pas autorité sur le Peuple de Dieu.

Si ces divers fondements bibliques vous paraissaient insuffisants, je vous renverrais alors au mystère de la Pentecôte en Actes 2, ou au chapitre 16 de l’Evangile de Jean (Jn 16. 12-15), où Jésus livre à ses disciples ces importantes paroles : « J’aurais encore beaucoup de choses à vous dire, mais pour l’instant, vous n’avez pas la force de les porter. Quand il viendra, lui, l’Esprit de vérité, il vous guidera vers la vérité toute entière. En effet, ce qu’il dira ne viendra pas de lui-même : il redira tout ce qu’il aura entendu ; et ce qui va venir, il vous le fera connaître. Il me glorifiera, car il reprendra ce qui vient de moi pour vous le faire connaître. Tout ce qui est au Père est à moi ; voilà pourquoi je vous ai dit : Il reprend ce qui vient de moi pour vous le faire connaître ». Jésus évoque donc bien des développements ultérieurs de la Révélation, un dévoilement progressif de la Vérité évangélique sous la conduite de l’Esprit Saint. La Tradition catholique est précisément le lieu de ce déploiement du donné de la Révélation dans la vie de l’Eglise, et de son cheminement « vers la Vérité toute entière » à travers l’épaisseur des siècles et cela jusqu’à nous, sous la conduite de l’Esprit Saint, selon la parole même du Maître.

Je note à ce sujet que vos considérations sur « les deux sources d’autorité attestées dans l’Écriture » que sont « l'Écriture et l’Esprit Saint », ne s’opposent nullement à la Tradition au sens catholique du terme. Vous voyez en effet l’Ecriture et l’Esprit Saint comme deux sources d’autorité distinctes, quoique étroitement liées. « L’Esprit Saint nous permet de reconnaître à travers la Bible, la parole de Dieu. Et la Bible nous facilite le discernement quant à ce qui vient de l’Esprit Saint et ce qui se réclame mensongèrement de lui. » J’entends là l’écho de ce que nous enseigne le Catéchisme de l’Eglise Catholique au sujet de la Tradition au § 78 : « [La] transmission vivante [de l’Evangile], accomplie dans l’Esprit Saint, est appelée la Tradition en tant que distincte de la Sainte Écriture, quoique étroitement liée à elle. Par elle, l’Église perpétue dans sa doctrine, sa vie et son culte et elle transmet à chaque génération tout ce qu’elle est elle-même, tout ce qu’elle croit. »

Vous évoquez l’effort des Réformateurs pour faire revenir l’Eglise à ses « sources ». Les églises réformées seraient ainsi plus authentiques que l’Eglise Catholique, plus proches de la primitive Eglise. « Les premiers chrétiens tels que nous les présentent les Écritures et l’histoire n’étaient pas fédérés derrière un pape ou des conciles qui détenaient une autorité infaillible. Ils n’avaient pas de ministères de prêtres ordonnés au sens de « sacrificateurs ». Ils ne vénéraient pas une foule de saints. Ils se réunissaient en des assemblées locales très différentes les unes des autres (plus encore que les protestants actuels). Ils ne liaient pas le vœu de célibat à un ministère… » Mais ce qui importe, me semble-t-il, ne sont pas tant les sources historiques de l’Eglise, que sa source « ontologique » dirais-je, qui est l’Esprit Saint en Personne ! En retournant 15 siècles en arrière, les protestants ont pris le risque de jeter par-dessus bord les fruits de l’oeuvre patiente de l’Esprit dans l’Histoire de l’Eglise, telle que Jésus l’avait lui-même annoncé. La parole du Seigneur évoquée ci-dessus montre bien pourtant que l’Esprit Saint n’est pas moins présent à l’Eglise en notre XXIe siècle qu’il ne le fut aux premiers temps apostoliques. Voilà pourquoi l’Eglise catholique est plus soucieuse en vérité de demeurer à l’écoute de « ce que l’Esprit dit aux Eglises », que de chercher à renouer avec un passé glorieux, une espèce d’âge d’or du christianisme dont elle entretiendrait le souvenir nostalgique. A vous lire, j’ai comme l’impression que vous considérez la Révélation comme un donné primordial dont l’intégrité originelle aurait été progressivement altérée à la suite de trahisons successives au fil des siècles (selon une régression du « plus » au « moins »), alors que notre foi nous enseigne l’exact contraire : à savoir que la Révélation chemine dans l'Histoire vers le plein éclat de sa splendeur (selon une progression du « moins » au « plus »), sous l’action de l’Esprit Saint qui désenveloppe progressivement le code génétique de la Vérité évangélique, comme se désenveloppe le code génétique d'un enfant au fil de sa croissance.

Pour résumer et pour conclure sur la Sola Scriptura et la Tradition : Si l’Ecriture Sainte n’est pas notre unique autorité ; si les traditions orales des Apôtres ont même autorité que les Ecritures (selon la Bible elle-même !), pourquoi les traditions orales de leur successeur n’auraient-elles pas pareillement autorité sur le peuple chrétien lorsqu’elles concernent la « vérité de l’Evangile », compte tenu de ce que le Seigneur disait à ses Apôtres en Jn 16. 12-15 ?

(à suivre…)

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29 octobre 2006 7 29 /10 /octobre /2006 22:12

Cher Pasteur,

Je souhaiterais répondre à votre dernier article sur la Sola Scriptura, et par la même occasion répondre au sympathique commentaire de Jean-Sébastien (cf. Commentaire n° 14).

Je ne le répèterai jamais assez : dans le feu de nos discussions, il se peut que tel ou tel de mes propos vous heurte personnellement. N’hésitez pas à me le faire savoir, et à me corriger fraternellement ! Mon style est parfois un peu rugueux, je le reconnais volontiers, mais je pense que vous aurez compris l’esprit qui m’anime. Je sais que vous n’êtes pas un amateur de football, mais je suis frappé lors des matchs de haut niveau du respect que les joueurs ont les uns pour les autres, et qu’ils manifestent de diverses manières, avant ou après le match. Ce respect réciproque, voire cette amitié entre certains joueurs, ne les empêche pas de se livrer une rude bataille sur le terrain, et de ne s’y faire aucun cadeau. La comparaison vaut ce qu’elle vaut, mais je pense que vous aurez compris que le débat contradictoire, pour âpre qu’il soit, n’empêche pas un vrai et sincère respect.

Mais revenons sur le « ring »…

1°) Vous écrivez que « personne ne penserait à nier qu’il existe une tradition protestante. Seulement à la différence de la Tradition catholique, la tradition protestante est toujours contestable. ». Je ne suis pas convaincu, cher Pasteur, qu’il en soit précisément ainsi avec la Sola Scriptura ! Car voilà bien un élément de doctrine issu d’une pure tradition (sans aucun fondement scripturaire), d’une tradition protestante (étrangère à la foi catholique telle qu’enseignée jusqu’à Luther), et d’une tradition protestante incontestable (puisque la contester reviendrait à discréditer le protestantisme lui-même !).

L’opposition doctrinale entre protestants et catholiques ne me paraît donc pas se situer entre Bible et Tradition, ou entre Sola Scriptura et Sola Ecclesia, mais bien entre tradition et Tradition : la tradition protestante, d’apparition tardive dans l’Histoire de l’Eglise, contre la séculaire Tradition catholique venue des Apôtres.

2°) Vous me faites le grief de vous faire tenir des propos que vous n’auriez pas prononcés. Mais Jean-Sébastien, dans son commentaire, apporte une définition qui me paraît très juste de la Sola Scriptura : « Les Ecritures sont la seule source infaillible d’autorité pour la foi de l’Eglise. La doctrine ne dit pas qu’il n’y a pas d’autres sources d’autorité, faillibles, ou même de traditions, auxquelles nous pouvons nous référer ou même suivre. Cela veut dire que tout ce qui est sources d’autorité comme les traditions, confessions de foi, credo sont par nature inférieur et sujet à correction par les Ecritures. La Bible est considéré comme une autorité ultime, n’acceptant pas d’égale ni de supérieur comme la Tradition et l’Eglise, car elle est Theopneustos, souffle de Dieu (2 Tim. 3 : 16) et contient la Parole de Dieu et doit être nécessairement considéré comme la plus haute autorité. ».

Or, c’est précisément contre cette notion de la Sola Scriptura que j’entendais réagir dans mon premier article car où est-il écrit dans la Bible que « les Ecritures sont la seule source infaillible d’autorité pour la foi de l’Eglise »? Où est-il enseigné dans l’Ecriture que « la Bible est considéré comme une autorité ultime, n’acceptant pas d’égale ni de supérieur comme la Tradition et l’Eglise »? Nulle part… C’est une pure invention de la tradition protestante, que les protestants considèrent comme un véritable dogme, mais qui se trouve dénué de tout fondement biblique… Un comble, n’est-il pas !

3°) Vous finissez vous-mêmes par en convenir, avec une grande honnêteté intellectuelle, mais m’opposez alors deux nouveaux arguments :

« Alors effectivement, il n’est pas écrit que ce soit les seules mais dans ces cas là :

1- « je vous renvoie la question de Micky : « pourquoi s’arrêter à la Bible, pourquoi ne pas reconnaître en plus de la Tradition, le Coran et le livre de Mormon ? » : j’avoue être étonné, cher Pasteur, que vous puissiez accorder quelque crédit à un argument aussi faible… Car je pense que vous serez d’accord avec moi pour considérer que l’Esprit Saint ne peut pas se contredire. Le Seigneur ne peut pas dire tout… et le contraire de tout ; que Jésus-Christ par exemple est Dieu, et qu’il n’est pas Dieu.

2- « Je vous ferais la même remarque que celle que j’ai déjà faite concernant le traité d’athéologie : il me paraît assez dangereux de lancer une affirmation théologique catégorique (et a fortiori un dogme) quelque chose en se reposant sur un silence de la Bible. La Bible ne dit nulle part que la terre est ronde, cela ne signifie pas qu’elle soit plate… » : l’ennui avec ce type d’argument, c’est qu’il peut se retourner comme un boomerang. Car n’est-ce pas ce que vous faites précisément, cher Pasteur, avec la Sola Scriptura, que vous érigez comme un véritable dogme, lors même que la Bible ne dit nulle part que la Tradition et le Magistère ne peuvent être source d’autorité pour un chrétien. Mais si je suis bien votre raisonnement, ce n’est pas parce que la Bible ne dit nulle part explicitement que le Magistère est infaillible, qu’il ne l’est pas effectivement…

Je me permets de vous rappeler en outre que la Tradition comme source d’autorité pour un chrétien est reconnue dans la Bible, à la différence de la Sola Scriptura. Ainsi en 2 Thessaloniciens 2. 15, lorsque St Paul exhorte les fidèles à tenir bon et à garder fidèlement « les traditions que vous avez apprises de nous, de vive voix ou par lettre. »

Si l’on applique à la lettre la Sola Scriptura à ce texte, alors il faut bien reconnaître que la Bible n’est pas notre seule autorité, puisqu’elle affirme précisément le contraire sous la plume de Saint Paul ! (sur la critique de ce texte par Jean-Sébastien, voir 8° ci-après).

4°) « Quant à vos autres arguments bibliques, ils reposent sur l’affirmation que l’Église catholique romaine est la seule véritable Église, l’unique dépositaire de la Vérité du message de Christ. Affirmation que je réfute catégoriquement puisque l’Écriture et l’histoire nous apprennent que dès le départ les Églises furent multiples et ne vécurent pas toujours en bonne entente. » : mais il me semble que vous faites là, cher Pasteur, une confusion entre diversité et division. Que l’Eglise soit diverse, cela est évident, et une très bonne chose : cela découle de son universalité même, des différences de cultures et de traditions, de langues et de nations, de tempéraments aussi (entre « libéraux » et « traditionalistes », « institutionnels » et « charismatiques »… Comparez par exemple mes textes sur ce Blog avec ceux de Hervé, de Lucienne, ou de Yves sur le Blog de Miky : vous y constaterez des différences de sensibilités notoires, et des manières de vivre ou d’exprimer la foi très particulières). On voit donc que l’Eglise n’a pas besoin du protestantisme pour être diverse : elle l’était bien avant la Réforme, elle le demeure aujourd’hui encore, de par sa nature même…

Que vous le vouliez ou non cher Pasteur (et j’en suis, croyez-moi, le premier désolé), les différences entre nos Eglises ne sont pas l’expression d’une diversité, mais bien d’une division. Nous sommes frères dans le Seigneur Jésus que nous reconnaissons comme notre Sauveur et notre Dieu (Alleluia !), mais… divisés, séparés. Même si nous aspirons de tout notre cœur à l’unité, nous ne sommes pas encore dans la pleine communion, et je doute que cette division soit selon le cœur de Dieu...

Jésus, au cours de la dernière Cène, ne priait pas pour la diversité de son peuple, mais bien pour son unité. « Je ne prie pas seulement pour ceux qui sont là [ses disciples], mais encore pour ceux qui accueilleront leur parole et croiront en moi. Que tous, ils soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi. Qu'ils soient un en nous, eux aussi, pour que le monde croie que tu m'as envoyé. Et moi, je leur ai donné la gloire que tu m'as donnée, pour qu'ils soient un comme nous sommes un : moi en eux, et toi en moi. Que leur unité soit parfaite ; ainsi, le monde saura que tu m'as envoyé, et que tu les as aimés comme tu m'as aimé. » (Jn 17. 20-23)

Notons au passage que si Jésus prie pour l’Unité, c’est « pour que le monde croie ». La division entre chrétiens est donc un scandale pour l’Eglise, dont on ne peut en aucun cas se réjouir puisqu’elle constitue, de l’aveu même du Seigneur, un obstacle à la conversion du monde à son Rédempteur et Sauveur. La question de l’unité n’est donc pas subsidiaire ou facultative, mais absolument incontournable et essentielle : le monde attend le témoignage de notre unité pour croire en l’Evangile de notre Seigneur Jésus.

5°) « De plus l’Église catholique romaine peut difficilement se poser comme un modèle de vertu par rapport aux autres Églises… » : très cher Pasteur, je ne savais pas que Dieu choisissait les meilleurs, les plus vertueux,… Le peuple d’Israël, par exemple, était-il lui-même un « modèle de vertu » ? N’était-il pas pourtant l’authentique Peuple de Dieu ?

Vous connaissez sans doute cette histoire d’un juif du Moyen Âge qui, au cours d’un voyage, passait à la cour papale et devint catholique. A son retour, un connaisseur de la cour papale lui posa cette question : « Ne t’es-tu pas rendu compte de tout ce qui se passe là-bas ? » « Oui, dit-il, j’ai tout vu, toutes ces choses scandaleuses, tout. » « Et malgré cela, tu es devenu catholique ? dit l’autre, c’est un non-sens ! » Le juif lui répondit alors : « C’est précisément à cause de cela que je suis devenu catholique. Car si l’Eglise continue à subsister, c’est bien la preuve que Quelqu’un d’autre la maintien » !

6°) « En fait ce qui me gène le plus dans la Tradition et le Magistère, telles que l’Église Catholique Romaine la comprend, c’est qu’elles me semblent une manières bien commode de confisquer le pouvoir et même d’emprisonner l’Esprit et l’Écriture… Lorsque l’Écriture se fait gênante par son silence (…) on lui oppose la Tradition. Et cette Tradition, qui la valide ? C’est le Magistère… Autant dire tout de suite que le Magistère a le pouvoir absolu… ».

Vous dites que le Magistère a le pouvoir absolu : dans la limite toutefois de ce qui nous est légué par la Tradition bi-millénaire de l’Eglise, que le Magistère d’aujourd’hui n’est pas libre de jeter par-dessus bord !

Cf. http://totus-tuus.over-blog.com/article-3833715.html

Emprisonner l’Esprit et l’Ecriture ? Non point, mais les libérer bien au contraire ! Pour leur donner de nous dire tout ce qu’ils ont encore à nous enseigner.

Comme l’écrit le Père Molinié : « Ce n’est pas parce que la Révélation est close que Dieu a cessé de parler (…). A cause de cela, il ne faut pas se faire de « programme » trop précis, fondé soi-disant sur la Parole de Dieu : si cette Parole est vivante, nous ne savons jamais ce qu’elle va nous dire. Si nous prétendons le savoir à l’avance sous prétexte que « c’est dans le texte », nous tuons la Parole dans notre cœur, et l’obligeons pratiquement à se taire.

« On ne sait pas ce qu’il y a dans la Révélation, finalement : c’est un secret. Dieu ne peut plus rien dire qui ne se trouve déjà inscrit dans le dépôt révélé, la Révélation étant close depuis la mort du dernier Apôtre. Mais cela ne veut pas dire qu’on a compris ! La profondeur de cette Parole est infinie, elle ne bouge pas, mais elle est plus vivante que ce qui bouge, elle peut nous réserver bien des surprises.

« Dieu a tout dit, mais comme Il dit des choses éternelles dont la profondeur est insondable, c’est toujours nouveau » (Cf. "Le courage d'avoir peur" , Editions du Cerf, 1994, pages 196 et 197).

7°) « Bien sûr, Jésus a sans doute prononcé bien plus de paroles que celles qu’ont gardé les évangiles, bien sûr Paul a très certainement enseigné bien au delà de ce qu’il a écrit. Mais, il faut nous faire une raison, cet enseignement est perdu aujourd’hui. » : Vraiment ? Mais de quel enseignement parlons-nous ? De l’enseignement de Saint Paul, ou du témoignage de l’Esprit Saint lui-même ? L’Esprit-Saint peut-il avoir des « trous » de mémoire ? Non seulement, cher Pasteur, cet enseignement dont vous parlez n’est pas perdu, mais il est développé par l’Esprit Saint bien au-delà de ce que Saint Paul lui-même aurait pu nous dire, compte tenu de sa « connaissance partielle » du contenu de la Révélation (cf. 1 Co 13. 12). Le lieu de ce déploiement de la Révélation achevée en Jésus-Christ est la Tradition vivante de l’Eglise.

8°) Enfin, je voudrais répondre à l’argument de Jean-Sébastien au sujet de 2 Thess. 2.15, cité plus haut :

- « Pour 2 The 2 :15, tu dis qu’il y a plus que l’Ecriture seul. Implicitement, tu interprètes le verset de telle manière que cela suppose que la Tradition Orale diffère de la tradition Ecrite. (…)

- « Dans 2 The 2 :15, Paul n’appelle pas à tenir ferme dans l’Ecriture et dans des composants oraux, Paul a prêché l’Evangile aux Thessaloniciens en personne et il est entrain de leur écrire. Il a fait une référence à l’Evangile au verset d’avant et il dit aux Thessaloniciens de tenir ferme sur les traditions i.e l’évangile qu’il leur a enseigné en personne et par lettre (1 Thessaloniciens). Le contenu de ses traditions est l’Evangile de Jésus Christ que les Thessaloniens ont eu le privilège d’apprendre dans ce temps unique de ministère apostolique. On ne peut pas tirer de ce verset la conclusion que Paul a enseigné l’infaillibilité papale ni l’Immaculée Conception aux Thessaloniens. Personne ne peut définir ce que sont les Traditions orales enseignés en ce temps là par Paul. »

Je crois qu’une précision s’impose ici : la Tradition de l’Eglise n’est pas considérée comme différente des Ecritures, comme s’il s’agissait d’une source d’autorité concurrente et totalement indépendante. Elle est le dynamisme même de l’Evangile qui se déploie dans notre Histoire. On ne peut donc pas opposer Ecriture et Tradition : c’est la même Bonne Nouvelle qui est portée par l’une et par l’autre, c’est la même Parole de Dieu qui en est l’objet. Le contenu des traditions (écrites et orales) de Saint Paul était l’Evangile de Jésus-Christ : tel est aussi le contenu de la Tradition de l’Eglise.

Je conçois, cher Jean-Sébastien, que cela peut te paraître difficile de faire le lien entre l’Ecriture Sainte et l’infaillibilité papale ou les dogmes marials (ou « mariaux », pour faire plaisir à Hervé…). Mais qu’un dogme soit contenu dans la Parole de Dieu ne signifie pas qu’il soit facile de l’y repérer immédiatement : il n’est pas évident par exemple de lire dans le « Réjouis-toi, pleine de grâce » en Luc 1.28 une plénitude de grâce allant jusqu’à l’absence de tout péché, y compris le péché originel. Il se trouve que l’Eglise met parfois des siècles à prendre conscience de toute la richesse contenue dans un passage de l’Ecriture. Mais comment pourrait-il en être autrement, s’agissant non d’une parole d’hommes, mais de la Parole même de Dieu ?

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15 octobre 2006 7 15 /10 /octobre /2006 18:00

Cher Pasteur,

Je souhaiterais répondre aujourd’hui à votre article sur la Sola Scriptura.

Dans le feu de notre disputatio sur le Pape Benoît XVI et son discours de Ratisbonne, vous m’aviez lancé : « je serais assez curieux de savoir comment vous appuyez bibliquement votre affirmation quant à l'autorité nécessaire du pape... », cédant en cela à un vieux réflexe protestant qui veut trouver à chaque affirmation requerrant l’adhésion de la foi un fondement explicite dans la Bible. C’est la raison pour laquelle j'avoue n’avoir pu m’empêcher de vous répliquer que « je serais curieux pour ma part de savoir comment vous justifiez bibliquement la Sola Scriptura? »

Car en effet : si toute affirmation de foi doit être solidement fondée dans la Bible, il doit bien en être de même a fortiori pour la première entre toutes, celle en vertu de laquelle précisément il ne peut y avoir d’autorité doctrinale légitime pour un chrétien en dehors de la Bible : la Sola Scriptura.

Vous définissez très bien dans votre article la Sola Scriptura (l’un des grands piliers du protestantisme avec la Sola Fide) en indiquant que « toute affirmation théologique, toute doctrine doit pouvoir s'appuyer sur l'Ecriture et sur une interprétation intelligente et argumentée (ce qui disqualifie à nos yeux des dogmes tels que l'assomption, l'immaculée conception ou l'infaillibilité pontificale qui ne peuvent prétendre trouver leur source dans l'Ecriture). » 

« L'expression Sola Scriptura, précisez-vous, exprime un refus de l'autorité de la Tradition (comprise… comme un pan non écrit de la Révélation qui se transmettrait depuis les apôtres aux évêques et aux prêtres par l'imposition des mains et la succession apostolique) et contre le Magistère (l'autorité donnée aux conciles et au pape de trancher ce qui est conforme à la Révélation et ce qui ne l'est pas). Ainsi parmi les trois sources d'autorité reconnues pas l'Eglise Catholique Romaine, l'Ecriture, la Tradition, le Magistère, les protestants n'en reconnaissent qu'une seule, l'Ecriture, d'où le slogan Sola scriptura. »

Et il est fréquent en effet qu’à l’occasion de telle ou telle discussion sur la Vierge Marie, sur l’Eglise et le Pape, ou encore l’intercession des saints, l’on nous oppose à nous catholiques cet argument imparable sensé mettre fin à toute controverse : « Ce que vous affirmez n’est pas écrit dans la Bible ! ».

D’où ma question, cher Pasteur : où la Bible enseigne-t-elle que l’Ecriture Sainte est notre unique autorité ?

Vous me répondez dans votre article de deux manières différentes :

1°) En relativisant tout d’abord la portée de l’expression « Sola » : « "Sola scriptura" ne signifie pas l'Ecriture et rien que l'Ecriture (…). Hormis pour les fondamentalistes les plus extrêmes, les protestants ne confèrent pas à la bible une autorité absolue. Ce serait oublier le travail considérable des exégètes et théologiens protestants (…) et surtout ce serait dénier la puissance et la liberté absolue de l'Esprit (attestée clairement dans l'Écriture). (…) C'est cet Esprit Saint qui a inspiré la formation du Canon, et l'Esprit Saint qui nous donne de reconnaître l'autorité de ce Canon ».

Outre que cette appréciation m’étonne un peu, en ce qu’elle paraît autoriser le développement d’une « tradition » à l’intérieur même du protestantisme, il n’en reste pas moins, si je vous suis bien, que cette tradition doit en toute hypothèse émaner directement de l’Ecriture Sainte pour être reconnue comme valide, la Bible demeurant, selon vous, l’unique source possible à « toute affirmation théologique » et « toute doctrine ». Tel est bien le sens, en effet, de la Sola Scriptura

Nous revenons donc à notre question de départ : où donc la Bible enseigne-t-elle que l’« Ecriture seule » est notre unique source ? Où l’Ecriture Sainte enseigne-t-elle la Sola Scriptura ?

Vous tentez de répondre à cette question d’une deuxième façon :

2°) En justifiant bibliquement l'autorité de la Bible au moyen de trois citations tirées de l’Ecriture Sainte : Luc 1. 3-4, Jean 21. 24, Deutéronome 11. 18-19.

Mais si vous me permettez, cher Pasteur, vous ne répondez toujours pas à la question ! Le problème n’est pas de savoir si la Bible est revêtue ou non d’une divine autorité, si elle est ou non la Parole même de Dieu. Cela, pas un catholique n’en doute (enfin, j’espère….). La question est de savoir si la Bible doit être considérée comme notre unique autorité, et si oui, sur quel fondement biblique.

Je ne crois pas poser là une question impertinente, cher Pasteur, mais appliquer dans sa rigueur le principe même de la Sola Scriptura… à la Sola Scriptura elle-même ! Vous comprendrez aisément qu’une affirmation aussi grave que celle qui consiste à faire de la Bible notre seule et unique source doit être nécessairement fondée elle-même… sur la Bible ! Sans quoi, la Sola Scriptura serait intrinsèquement et irrémédiablement contradictoire avec elle-même...

Aussi, je repose la question essentielle, cruciale, fondamentale, la seule qui importe à mes yeux dans la présente discussion : où donc la Sola Scriptura est-elle enseignée dans la Bible ?

J’ai bien peur, cher Pasteur, que la réponse ne s’impose comme une évidence : nulle part… La Sola Scriptura n’est pas un principe biblique. Nulle part la Bible ne déclare expressément qu’elle est l’unique autorité des chrétiens. La Sola Scriptura n’est en réalité qu’un présupposé théologique, l’affirmation historique que les Réformateurs ont opposé aux catholiques qui reconnaissent, pour leur part, une divine autorité à l’Eglise et à la Tradition, à côté de l’Ecriture. Il me paraissait important de le dire…

N’est-ce donc pas un bien curieux paradoxe, cher Pasteur ? Vous affirmez que les chrétiens ne peuvent croire strictement que ce que la Bible enseigne, mais celle-ci n’enseigne nulle part qu’elle est notre seule autorité ! Vous n’acceptez, dites vous, d’autorité que de la Bible, et non du Pape, des conciles ou de la Tradition de l’Eglise. Mais nulle part la notion de base d’une tradition n’est condamnée dans l’Ecriture… Bien mieux : Saint Paul évoque explicitement la tradition... pour nous exhorter à y être fidèle ! Ainsi, en 2 Thessaloniciens 2. 15 : « Dès lors, frères, tenez bon, et gardez fermement les traditions que vous avez apprises de nous, de vive voix ou par lettre. »

Voilà qui renverse singulièrement les perspectives. Non seulement la Sola Scriptura n’est pas bibliquement fondée, mais la Tradition de l’Eglise, elle, l’est !

Tout cela est d’ailleurs bien cohérent avec la remarque que vous faisiez en préambule de votre article : « Il faut bien [disent les théologiens catholiques] que la Tradition ait une autorité pour avoir établi le canon, c'est à dire avoir défini quels étaient les textes ayant autorité. Le Sola scriptura ne peut suffire. C'est d'une logique irréfutable. »

C’est non seulement d’une logique irréfutable, cher Pasteur, mais c’est bibliquement fondé. Pouvez-vous me dire ainsi ce qui, dans la Bible, est considéré comme « la colonne et le support de la Vérité » ? L’Ecriture Sainte ? Non point ! Mais l’Eglise… (cf.1 Tim 3.15 : « Je veux que tu saches comment il faut se comporter dans la maison de Dieu, c’est-à-dire dans la communauté, l’Eglise du Dieu vivant, elle qui est le pilier et le soutien de la vérité »).

Comme l’écrit le Père Daniel-Ange dans son livre « La Parole, braise en ton cœur » (Editions des Béatitudes, 2004), c’est l’Eglise qui précède, porte et transmet la Parole. Il n’y aurait pas eu de Parole s’il n’y avait eu d’abord un peuple. Car Dieu n’aurait pu parler s’il n’y avait eu d’abord des gens pour l’écouter, pour recueillir sa parole et essayer d’en vivre. Il n’y aurait donc pas eu de Bible sans Israël. Comme il n’y aurait pas eu d’Evangile s'il n'y avait eu les disciples de Jésus pour transmettre sa vie et son message. Comme il n’y aurait pas eu les Actes des Apôtres s’il n’y avait eu d’abord des personnes à qui écrire… Bref, il n’y aurait pas eu d’Ecritures du tout s’il n’y avait eu d’abord des communautés vivantes pour les recevoir, les garder et les transmettre aux générations futures.

L’Eglise est donc avant la Parole. C’est l’Eglise qui a reçu l’Esprit Saint au jour de la Pentecôte, avec le charisme du discernement qui lui a permis de fixer le Canon des Ecritures. Ce don plénier de l’Esprit ne lui a pas été retiré depuis lors, puisque comme vous le savez, « les dons de Dieu sont irrévocables » (cf. Rm 11. 29).

La Tradition émane donc de la même autorité en vertu de laquelle l’Eglise a reconnu les textes de notre Bible comme l’authentique Parole de Dieu. La Tradition a dès lors même autorité que la Bible, qui en est elle-même l’émanation et le fruit magnifique. Voilà pourquoi l’on ne peut séparer la Bible de la Tradition vivante d’où elle est issue et qui en donne la juste interprétation, car cette Eglise "consacrée par l’onction" est ce grand Corps (cf. Ep 1. 23) à l'intérieur duquel circule la sève vivifiante de l’Esprit depuis les premiers Apôtres jusqu’à la fin des temps, pour porter sans cesse de nouvelles fleurs et de nouveaux fruits, et rendre toujours actuel le mystère du Salut offert en Jésus-Christ, notre Seigneur.

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1 septembre 2006 5 01 /09 /septembre /2006 23:17


Chers amis lecteurs,

 

 



Le Père Hervé Soubias répond sur Radio Notre Dame à trois questions d'auditeurs concernant le péché originel et le mystère de nos origines.


Il soulève en particulier la question de l'historicité de nos premiers parents. Adam et Eve ont-ils réellement existé? Réponse :

 

1- Adam et la préhistoire, ou le monde avant la Chute (1)

2- Adam et la préhistoire, ou le monde avant la Chute (2)

3- Adam et la préhistoire, ou le monde avant la Chute (3)

 

 

 

 

Précédentes questions traitées par le Père Hervé Soubias : -
Si Dieu existe, pourquoi le mal? - Pourquoi ma prière n'est-elle pas exaucée? - La résurrection des corps


Précédentes questions traitées par le Père Jean-Pierre Batut : - L'avortement -

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29 avril 2006 6 29 /04 /avril /2006 13:24

Puisque nous sommes - pour un mois encore - dans le temps pascal, je vous invite à méditer et réfléchir sur le mystère de la résurrection de la chair, avec le Père Hervé Soubias, puis le Père Guy Gilbert qui répondra à la question d'un auditeur de Radio Notre Dame sur la question de la réincarnation.

A ce sujet, je vous soumets l'important message laissé par la Vierge Marie à Medjugorje, le 24 juillet 1982 :

"Il est faux d'enseigner aux gens que nous renaissons plusieurs fois, et que nous passons dans différents corps. On ne naît qu'une seule fois (...). [A la résurrection], l'homme reçoit un corps transfiguré (...). La réincarnation est une pure invention de l'homme."

(Cf. La position de l'Eglise sur Medjugorje + Bibliographie février 2006).

 

Du Père Hervé Soubias :

1- La résurrection des corps (1)

2- La résurrection des corps (2)

 

Précédentes questions traitées par le Père Hervé Soubias : - Si Dieu existe, pourquoi le mal? - Pourquoi ma prière n'est-elle pas exaucée?

 

Sur la Résurrection du Christ, lire aussi cette édifiante méditation de Saint Jean Chrysostome : "Les vivants qui combattaient un mort ont été réduits à l'impuissance".

 

Du Père Guy Gilbert :

3 - Résurrection et réincarnation

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18 avril 2006 2 18 /04 /avril /2006 18:49

Article revu et corrigé le 21 mars 2019

 

Cher Miky,

 

Quelle que soit la pertinence des raisonnements que nous pourrons développer au sujet de l’existence de Dieu et le caractère convaincant des "preuves" que nous pourrons présenter, la foi en Dieu n’est (et ne sera) jamais le résultat obligé d’une démarche purement intellectuelle de l’homme. Nul n’a jamais été converti au christianisme par un simple échange d’arguments ou d’idées, aussi bonnes soient-elles. La foi est autre chose qu’un simple savoir intellectuel.

 

Je pourrais te persuader qu’il est raisonnable de croire en Dieu. Je pourrais aller jusqu’à te convaincre de son existence. Mais cela ne te donnera pas la foi pour autant. Car la foi, contrairement à ce que beaucoup pensent, n’est pas la simple croyance en l’existence de Dieu (ni sa certitude rationnelle). Elle est d’un autre ordre.

 

"Tu crois qu'il y a un seul Dieu ? Tu as raison. Les démons, eux aussi, le croient, mais ils tremblent de peur" peut-on ainsi lire dans la Lettre de Saint Jacques (2. 19).

 

Il est important de bien distinguer ces deux notions, "croyance" et "foi" car elles ne se situent pas sur le même plan : je peux croire en l’existence de l’Himalaya sans y être jamais allé, mais est-ce que cela change ma vie ?

 

Si la croyance est une opinion personnelle, une option philosophique ou religieuse à laquelle on adhère intellectuellement - ou un savoir -, la foi, elle, engage l’homme tout entier : ses convictions personnelles, intellectuelles, mais aussi sa volonté et sa liberté - son action. La foi est une praxis – elle est une démarche active de l’homme, un choix délibéré en faveur de Dieu qui se révèle. Non seulement il croit en Son existence, mais il croit encore en l'authenticité de Sa Révélation et en la vérité de Sa Parole. Il s'en remet à Lui pour le conduire dans la vie ; il a confiance en Lui.  Il est donc tout entier à son écoute, avec le désir de faire Sa volonté - assuré de la bonté de cette Volonté ; il croit en Lui.  La foi est donc PLUS que la croyance ou le savoir.

 

On notera que si l’on parle de "croyance" au sujet de l’existence de Dieu et non de "savoir ", c’est pour la même raison que l’on ne parle plus de "science" aujourd’hui au sujet de la métaphysique. Mais en toute rigueur, la métaphysique est une science, comme l’existence de Dieu est de l’ordre du "savoir", et non du "croire". Un peu comme l'Himalaya dont je parlais : je "sais" que l'Himalaya existe. Pourtant, je ne l'ai jamais vu. Mais je "crois" ce que l'on m'enseigne à son sujet et c'est comme cela que je le "sais". Au fond de tout savoir, il y a toujours une croyance : croyance en la vérité scientifique dans le cas de l'Himalaya ; croyance en la vérité métaphysique dans le cas de Dieu.

 

Pour Saint Thomas d’Aquin l’existence de Dieu n'est pas un article de foi, mais le préambule rationnel introduisant à la foi. Pour croire en Dieu - et avant de croire Lui - il faut savoir qu'Il existe. Croire en Dieu, ce n'est donc pas croire en l'existence de Dieu. Pour croire en Dieu - c'est-à-dire pour Lui faire confiance au point d'orienter ma vie selon Ses voies - il me faut connaître préalablement Son existence. Celle-ci connue, alors - mais alors seulement - je pourrai L'écouter et agir conséquemment. Voltaire, lui - qui n'avait pas la foi mais n'était pas athée pour autant -, écrivait dans son Dictionnaire philosophique : "Il m’est évident qu’il y a un Être nécessaire, éternel, suprême, intelligent ; ce n’est pas de la foi, c’est de la raison".

 

La foi est donc autre chose que la simple adhésion intellectuelle à l'existence de Dieu : elle est une relation à Quelqu’un de vivant, pensant, parlant, voyant et agissant - et relation à Quelqu'un qui compte pour moi, que j'ai le désir d'aimer et de servir - non comme un esclave, mais comme un fils, parce que je sais que je lui dois tout ce que je suis et tout ce que j'ai.

 

Comme l’écrit le Père Descouvemont, dans son magistral "Guide des Difficultés de la Foi Catholique", "Dieu n’est pas une vérité abstraite à atteindre par une démarche rationnelle, mais le Grand Vivant à rencontrer dans une expérience personnelle." On ne déduit pas Dieu : on le rencontre. "Dieu se rencontre comme une Personne, dans le cœur à cœur d’une expérience spirituelle ineffable. C’est une aventure éminemment personnelle."

 

"L’incroyant, écrit Jean Guitton dans "Difficultés de croire", est souvent étonné, quand il lit un ouvrage d’illustration ou de défense de la foi. Et il juge qu’il y a disproportion entre les motifs, les raisons alléguées et les conclusions, que les objections vraies et profondes dans ces traités sont souvent omises ou représentées d’une manière caricaturale, les difficultés voilées, les adversaires réduits ou diminués, parfois moqués, et d’une manière générale que la géométrie de la preuve est trop rapide. Mais cela se conçoit assez quand on se place à l’intérieur de la certitude. Le croyant n’est pas nécessairement un converti : et à supposer même qu’il le soit, il y a peu de chances qu’il ait passé de l’incroyance à la foi pour des motifs tirés de la raison, de l’histoire, de l’analyse impersonnelle. C’est une expérience intérieure incommunicable, un événement, une série d’événements orientés (une détresse, un attrait, une humiliation, une expérience du péché, une voix), qui l’ont conduit à la foi. La conversion se place dans ces régions profondes où la pensée claire pénètre mal, sauf pour justifier après coup une démarche intime et irrésistible (…). Et quand un croyant expose les raisons de sa foi, si grand que soit son soin pour les rendre aussi pertinentes, exactes que possible, pour ne pas bousculer et précipiter l’adversaire, il ne peut pas ne pas faire que les raisons ou motifs qu’il présente aux autres (alors même qu’il en aurait fait l’usage et le premier essai sur son propre esprit), ne sont pas toujours celles qui l’ont convaincu lui-même ; il demande à l’incroyant un effort que lui n’a pas fait, et qui est d’un tout autre ordre." 

 

Le Père Molinié décrit assez bien le phénomène de la conversion, dans son maître ouvrage, "Le courage d’avoir peur" : "Il y a des moments dans notre vie (…) où nous pressentons le Royaume des Cieux. Imaginez un homme qui a vécu dans un pays merveilleux jusqu’à trois ou quatre ans, ne l’a jamais revu et qui, l’espace d’une seconde, respire un parfum qui lui rappelle ce pays – quelque chose de très fugitif, de très secret, mais de très fort quand même… C’est comme quand on s’approche de la mer : l’air n’est plus le même – c’est le vent du Ciel, le souffle du Saint-Esprit. Tous [le Père Molinié s’adresse à des chrétiens au cours d’une retraite spirituelle], nous l’avons senti passer un jour : il n’y a que cela qui puisse nous attirer vers Dieu. Ce n’est pas avec des coups de bâton qu’Il nous attire, ni avec des raisonnements : on ne devient pas chrétien parce qu’on est convaincu que c’est plus parfait, mais parce qu’on ne peut pas faire autrement" [tant l’attraction de Dieu est puissante].

 

Cher Miky, je t’invite à relire mon propre témoignage : ma rencontre personnelle avec Dieu s’est faite à travers la découverte de l’Evangile. Ce sont des choses difficiles à expliquer à des gens qui n’ont pas fait dans leur vie une telle expérience de rencontre avec le Seigneur - mais que tout converti comprend au quart-de-tour - ; et c’est quelque chose qui ne trompe pas car cela vient du plus profond de l’être, un peu comme la pression de la vie qui finit par faire sortir le poussin de sa coquille lorsque son heure est venue - c'est irrésistible.

 

Cela dit, pour affirmer la valeur de sa foi, le chrétien ne s’appuie pas seulement sur sa propre subjectivité ou sur ses seules émotions : toute la foi chrétienne repose en effet sur des critères objectifs ; non sur des idées ou des valeurs, quelques généreuses qu’elles soient, mais sur des faits et des événements que notre intelligence peut s’appliquer à étudier avec soin – avec toute la rigueur scientifique requise :
>> le fait de la Création (ou disons : le phénomène "Univers" qui est la première manifestation de Dieu – sa première Parole) ;
>> et le fait de la Révélation (ou disons : les phénomènes "Israël", "Jésus-Christ" et "l’Eglise") – qui marque l’irruption de Dieu dans notre histoire.
Le cœur de la foi chrétienne consiste à croire que le Dieu Créateur du ciel et de la terre - que la raison parvient à connaître sans intervention surnaturelle - est entré en dialogue avec l’humanité depuis Abraham, et qu’Il nous a envoyé son propre Fils en la personne de Jésus-Christ lorsque Ponce Pilate était gouverneur de la Judée. Du coup, le chrétien qui veut vivre sérieusement sa foi ne pourra faire l’économie ni d’une réflexion métaphysique de fond sur le réel scientifiquement exploré (pour étudier le fait de la Création), ni d’un minimum de recherche historique pour aller voir ce qui s’est réellement passé d'extraordinaire au Proche Orient il y a plus de vingt siècles de cela (pour étudier le fait de la Révélation).

 

Une foi solide ne peut d’obtenir qu’à ce prix. Comment pourrait-on avoir la certitude de notre foi, par-delà le caractère tangible de notre expérience spirituelle, si la vision du monde dans laquelle elle s’inscrit n’était pas compatible avec les données de la science (à l’instar des philosophies de l’Eternel retour par exemple), ou s’il ne s’était rien passé sous Ponce Pilate, si le Christ ne s’était jamais manifesté à ses disciples après sa mort ? A partir du moment où l’on croit que le Dieu Créateur a choisi un lieu, un temps, une race, une mère, des apôtres pour se manifester aux hommes, il nous faut inévitablement passer par leur médiation pour savoir ce qu’Il est venu nous dire et accomplir sur cette terre.

 

Bref, comme l’écris encore le Père Descouvemont : "la Foi chrétienne est indissolublement affaire de cœur et de raison. Elle est quelque chose de plus que la simple expérience religieuse qui nous fait sentir Dieu dans le silence de la nature ou la beauté d’un office monastique. Certes, le chrétien ne dédaigne pas de prier, les yeux émerveillés par les derniers feux du soleil couchant ou les oreilles enchantées par son morceau d’orgue préféré. Mais dans la mesure même où sa foi est la rencontre du Christ ressuscité, elle ne peut se dispenser d’un recours à l’histoire. Celui dont nous expérimentons la présence dans le cœur à cœur d’une prière est Celui-là même qui est né à Bethléem, qui est mort à Jérusalem et qui s’est manifesté à plusieurs reprises à ses apôtres après sa résurrection d’entre les morts".

 

Une étude approfondie des phénomènes surnaturels survenus depuis vingt siècles de vie de l’Eglise (apparitions, miracles, vie des saints…) achèvera d’enraciner notre foi dans le réel, et de nous convaincre qu’il existe décidément bien des raisons de croire.

 

 

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10 avril 2006 1 10 /04 /avril /2006 21:42

 

Article revu et corrigé le 11 mars 2019

 

Si je résume bien ta pensée, Miky, telle que tu l’exposes en particulier dans le premier article de ton blog sur l'appel aux causes transcendantes, il y a ce que la science observe et tout ce qui n’a pas encore été démontré par elle.

 

Les mystères encore cachés de ce monde serviraient, selon toi, d’alibi commode aux croyants pour invoquer l’existence d’un Dieu qui fournirait ainsi une explication trop facile au monde, tel un "bouche-trou" à nos ignorances que l’on emploierait à défaut de trouver d’autres explications valables : "Celui qui, ne supportant pas son ignorance, s'invente un "Dieu des trous" ne fait que couvrir son ignorance d'un peu de dignité, mais ne résout fondamentalement rien", écris-tu ainsi dans ton commentaire n°1 à l’article "La Terre : une planète spécialement configurée pour donner la vie".

 

Dans un autre commentaire à mon article sur "La Bible... ou les astres?", tu renchéris en affirmant que "Scientifiquement, la doctrine de l'Eglise ne tient pas la route. Rien n'indique que la prière intercessoire ait le moindre effet (excepté placebo lorsque la personne pour qui l'on prie sait que l'on prie pour elle), rien n'indique que les soi-disant miracles de Lourdes ne pourraient pas, en principe, recevoir une explication naturaliste ; quant aux apparitions de la Vierge, cela pourrait très bien être des hallucinations, etc. Les progrès des neurosciences, écris-tu, tendent à expliquer l'esprit, l'âme et les états mystiques en termes naturalistes. Scientifiquement, rien n'indique qu'il y a quelque chose d'autre qui transcende le cerveau, le corps, et leurs relations avec l'environnement."

 

Je te cite encore dans ton article sur l'argument par l'expérience religieuse : "Les expériences réelles qui ont un impact profond sur une personne peuvent avoir des origines complètement naturelles sans aucune connexion divine. Les expériences mystiques peuvent être reproduites chez quiconque, avec des substances chimiques et des équipements mécaniques. Cela étant établi, quelle raison y a-t-il à penser que les autres rapports relèvent vraiment d'une cause surnaturelle plutôt que naturelle ? (…) Même si une expérience change le cours d'une société, cela ne prouve pas que ces expériences ont une origine surnaturelle. Au plus, cela pourrait rendre compte du degré de persuasion des croyants ou de l'attrait pour ces affirmations."

 

Ce qui me gêne fondamentalement dans ces quelques réflexions, Miky, c’est qu’elles semblent enfermer tout le champ du réel dans la seule démarche scientifique. Ne semble être vrai pour toi que ce qui peut avoir un fondement scientifique : tout le reste n’a aucun intérêt, et l’homme qui voudra être "raisonnable" (au sens de "rationnel") devra toujours s'en tenir strictement à ce qui est démontré par la science : "il semble toujours préférable, écris-tu dans ton article sur l'appel aux causes transcendantes, face à un phénomène que l'on ne parvient pas à expliquer, de considérer que ce phénomène est sans cause, plutôt que de lui affubler une cause transcendante."

 

Je ne crois pas trahir ta pensée en la résumant ainsi : ne doit être considéré comme vrai que ce qui est démontré par la science ; ne doit être considéré comme réel que ce qui peut tomber sous l’emprise des sens, que ce qui peut être testé et vérifié. Tout le reste n’est que divagation de l’âme. On peut divaguer si l’on veut ("je n'ai rien contre le fait que l'on croit en Dieu" dis-tu), mais ce n'est que divagation ("ce que la science étudie, c'est d'abord ce que le sens commun nous révèle. Et le sens commun ne nous montre pas Dieu." Au sujet de l’Eucharistie : "A supposer même qu'il y ait quelque chose d'inattendu qui se produise dans l'hostie lorsqu'elle est consacrée, rien n'indiquerait que ce serait Dieu le responsable. Ce serait une hypothèse, mais d'ordre métaphysique car invérifiable. Scientifiquement, on serait juste en face d'un phénomène bizarre, que l'on n'arriverait pas à expliquer (du moins pour le moment).")

 

Bref, si l'on suit ton raisonnement, on ne pourrait jamais affirmer l’existence d'un Dieu transcendant dans la mesure où l’intelligence est incapable de l'appréhender comme phénomène sur le plan scientifique. Ou comme le disait déjà le célèbre astronome et mathématicien Laplace, du temps de Napoléon : "Dieu ? C’est une hypothèse dont je n’ai pas besoin"...

 

Mais peut-on dire que la science couvre tout le champ du réel ? N’est-il pas excessif de faire de la connaissance scientifique le seul type de connaissance valable ?

 

La science n’apporte pas l’intelligibilité complète. La science est vraie, mais elle ne comprend pas tout le réel. L’investigation scientifique est ainsi strictement limitée dans son objet à l’observation des phénomènes et à la recherche de leurs causalités matérielles. Il ne lui appartient pas de s’interroger sur leur raison d’être ontologique, ni de rechercher le sens de la destinée humaine. Ces questions de l’existence et du sens ne relèvent pas de la science, mais de la philosophie et de la théologie.

 

Si les sciences positives excluent a priori les explications qui n’ont pas leur source dans la réalité matérielle, cherchant absolument une cause naturelle aux phénomènes observés et rejetant absolument les explications surnaturelles, c’est en vertu de leur méthodologie propre, parce que leur objet se limite à l’étude de la réalité matérielle. En cours de peinture, on n’étudie pas Mozart. Non parce que Mozart n’existe pas ou qu’il n’est pas intéressant, mais parce qu’en peinture, on fait de la peinture, on ne fait pas de la musique ! Eh bien pareillement. Poser l’existence de réalités non matérielles, c’est sortir de la science – voilà pourquoi les explications surnaturelles sont proscrites, a priori, dans le domaine scientifique. Cela ne veut pas dire qu’elles n’existent pas ni qu’elles ne peuvent être étudiées dans une autre discipline rationnelle (tout aussi scientifique en son ordre) ; cela veut dire simplement qu’elles se trouvent en dehors du champ de la science moderne qui ne regarde QUE la matière, parce que tel est son objet exclusif. Si la science ne regarde QUE la matière (méthodologiquement), elle ne dit pas qu’il n’y a QUE la matière (ontologiquement) ni qu’elle est le seul mode de connaissance possible du réel. Le scientifique qui affirmerait cela sortirait lui-même du champ de la science, puisqu’il énoncerait là une proposition métaphysique irrecevable sur le plan scientifique. Il n’appartient pas à la science de statuer sur les questions métaphysiques ; de déterminer s’il n’existe QUE la matière ou s’il existe d’autres types d’êtres que ceux que l’on peut connaître par l’observation ou le calcul.

 

La science est donc impuissante, de par sa nature et son objet, à résoudre les problèmes les plus chargés de signification pour l’homme. Sa vocation est de chercher à comprendre CE QUE SONT matériellement et quantitativement les choses et les phénomènes qui se manifestent dans la réalité matérielle qu’elle ausculte, non POURQUOI ils existent qualitativement. Pour le dire avec un langage plus philosophique : la science regarde l’ESSENCE des choses, mais non leur EXISTENCE en tant que telle – qu’elle se donne pour acquis. La science est donc incapable – parce que ce n’est pas son rôle – de fournir la moindre réponse aux grandes questions de l'existence : qui suis-je fondamentalement ? Pourquoi j'existe? Ma vie a-t-elle un sens ? Comment dois-je l’orienter ? Est-il possible qu’elle se poursuive au-delà de la mort ?...

 

Les merveilles scientifiques et techniques ne pourront jamais assouvir la soif qui habite le cœur de l’homme de trouver un sens à son existence, d’aimer et d’être aimé. "La science ne répond pas à toutes les questions que nous sommes susceptibles de lui poser, écrivait Louis Leprince Ringuet, grand spécialiste des rayons cosmiques. Elle nous laisse toutes options ouvertes… Alors même que nous irions promener notre angoisse sur la lune, notre angoisse resterait la même." 

 

"Croire que l’on va trouver la signification de la vie au bout d’un microscope ou d’une lunette astronomique est une plaisanterie. Analysez les larmes d’une femme qui pèle ses oignons, comparez le résultat à l’examen d’autres larmes qu’elle a versées à la mort de son mari, et essayez de découvrir la différence dans votre laboratoire ! Pauvreté de la science lorsqu’on lui assigne pour tâche la signification de l’univers" (Stan Rougier, in Dieu était là et je ne le savais pas, Presses de la Renaissance 1998, Pocket, page 163).

 

Le grand physicien allemand Albert Einstein lui-même déclarait : "La religion sans la science serait aveugle, la science sans la religion serait boiteuse".

 

Ce qui me fait affirmer l’existence de Dieu, Miky, ce ne sont pas les "trous", les insuffisances actuelles de l’explication scientifique, ses mystères provisoires, mais bien au contraire tout ce qu’elle arrive déjà à expliquer, ainsi que nous le verrons dans la poursuite de notre étude sur la Création – tout ce que nous savons de manière certaine et définitive sur l’univers et qui est incontestable ; tout ce sur quoi la science ne reviendra pas.

 

"Il est à remarquer incidemment, écrivait André Frossard (in Dieu en questions, Desclée de Brouwer, 1990, pages 67-68) que plus on avance dans l’investigation des choses, plus leur mystère grandit. Une femme qui tricote est toujours mystérieuse par la combinaison de présence et d’absence qui caractérise ce genre d’occupation. Mais quand on sait qu’il s’agit en réalité d’un conglomérat de particules élémentaires associées en atomes constitués en molécules en train de faire du tricot, le mystère prend des proportions cosmiques. C’est lorsque les choses sont scientifiquement expliquées qu’elles ont le plus besoin d’une explication religieuse."

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