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27 octobre 2013 7 27 /10 /octobre /2013 17:58

En ce jour où la liturgie nous donne à méditer la belle parabole du pharisien et du publicain, voici une méditation de Claude Tresmontant sur l'exhortation du Seigneur Jésus à ne pas juger nos frères - qui ne nous dispense pas de la "correction fraternelle" enseignée par ailleurs, mais nous permet de comprendre dans quel esprit l'accomplir lorsque l'occasion se présente. Ce passage est tiré du Chapitre 14 de "L'enseignement de Ieschoua de Nazareth", Seuil 1970, pp. 161-163. 

Mt 7. 1 : « Ne jugez pas, afin que vous ne soyez pas jugés ; car dans le jugement même dans lequel vous jugez, vous serez jugés, et dans la mesure même avec laquelle vous mesurez, avec elle vous serez mesurés. » 

C’est (...) l’un des traits caractéristiques de l’enseignement, de l’esprit évangélique. L’homme évangélique se distingue de l’homme de l’éthique et de la vertu, en ce qu’il sait qu’il ne doit pas, qu’il ne peut pas juger. 

Ce n’est pas là (…) un précepte de « morale », ni une recommandation d’indulgence. Il s’agit de bien autre chose que de cela. Il s’agit d’un précepte et d’un commandement qui résulte d’une vérité ontologique. Celui qui juge un autre présuppose par là-même qu’il le connaît EXHAUSTIVEMENT. Première erreur. Dieu seul, le Créateur qui sonde les reins et les cœurs, connaît un être de manière exhaustive, jusque dans ses secrets les plus cachés. Si on ne connaît pas un être de manière exhaustive, on ne peut pas le juger. 

Deuxièmement, celui qui juge un être présuppose par là-même que cet être qu’il juge est fixé, stable, achevé, non-évolutif, figé en son être. Celui qui juge un être le transforme en chose, ou du moins fait comme si l’être qu’il juge était une chose sans devenir. Il le fige, il le fixe, il le pétrifie, par la pensée. Le jugement présuppose un FIXISME. Seconde Erreur. Dans la durée présente, tous les êtres sont en régime de genèse, de création. Aucun n’est achevé ni figé. Chacun se meut et se débat dans des possibilités diverses et contradictoires. Chacun de nous est capable de faire plusieurs choses contraires. Le jugement présuppose une fixité qui n’existe pas. Il pétrifie ce qui est mobile. Il constitue une erreur contre la création inachevée. Il consiste à désespérer des possibilités d’avenir et de transformation de l’être jugé. Il arrête le temps. Il nie le temps. Le jugement, la condamnation, finalement, sont un ARRET DE MORT, puisqu’ils feignent de considérer que l’être jugé est et restera toujours, irrévocablement, ce que nous avons jugé qu’il est. Nous l’immobilisons, nous le paralysons en le jugeant. Nous ne pouvons pas juger ce qui est inachevé et en régime de gestation. 

Un être vivant, un homme, peut se repentir et se faire, comme dit la Bible, un cœur nouveau. La métanoia dont parle le Nouveau Testament grec, c’est le changement de noûs, le renouvellement de ce qui est le plus profond en nous, l’intelligence et la liberté conjointes. Un homme peut devenir un autre. Un homme qui était menteur, d’abord ne l’était pas complètement, ni sous tous les rapports, ni en tous les domaines. Et, de plus, il peut cesser d’être menteur. Il peut se faire nouveau, et devenir véridique. Un homme qui était tueur, d’abord ne l’était pas de toutes manières. Car il y avait des êtres qu’il aimait et qu’il protégeait. C’était donc déjà une erreur que de juger : untel est assassin. Car, en fait, cet homme, s’il avait tué, n’était pas que cela. Il était par ailleurs bien autre chose que cela. Il ne se réduisait pas à cela. Il y avait en lui des richesses, des tendresses, qui n’entraient pas dans la catégorie, dans le schème sous lequel je l’avais enfermé par mon jugement. Et puis, il peut cesser d’être assassin. Il peut devenir autre. Je ne suis pas à la place du Créateur qui, avec n’importe qui – il l’a prouvé dans l’histoire – peut faire un saint et avec des pierres des enfants d’Abraham. Le jugement est une erreur ontologique. 

Et c’est une erreur qui me juge moi-même, une erreur par laquelle je me condamne moi-même. Car ce jugement que je porte, durement, sur un être dont j’ignore l’histoire secrète, les difficultés intérieures, le poids des atavismes qu’il a à assumer, les luttes qu’il a eu à mener, ce jugement par lequel je solidifie, j’immobilise, je fixe, je pétrifie, ce qui est encore en régime de création inachevée, finalement il atteste la dureté de mon cœur et mon inintelligence de ce qu’est la création, ici la création de l’homme, mon manque de tendresse et de compassion pour cette humanité inachevée, embryonnaire, tâtonnante, qui apprend maladroitement à exister. En jugeant, je suis comme le mauvais jardinier qui coupe les fleurs fatiguées au lieu de s’efforcer de les ranimer, ou le mauvais pédagogue qui condamne l’enfant malhabile au lieu de l’aider à se développer. C’est pourquoi le rabbi Ieschoua disait : « la mesure dont vous vous serez servis pour juger, par elle vous serez jugés. » Car si cette mesure est étroite, mesquine, sévère, nous découvrons par là même qui nous sommes, et à quel point nous ne comprenons pas le mystère de la création. 

Shaoul de Tarse écrira un jour (vers l’an 52) aux disciples de Ieschoua qui vivaient à Corinthe (1 Co 4. 3) : « Je ne me juge pas moi-même ». L’homme intelligent, qui a compris le mystère de la création, sait bien qu’il ne peut ni juger les autres, ni se juger soi-même, car chacun, pour soi-même, est aussi mystérieux que l’autre. En moi-même aussi je discerne ces forces contradictoires, et cette source de travail, cet effort d’une création inachevée. Me juger est aussi sot que de juger un autre. Car en me jugeant, je me pétrifie aussi, je fais de moi-même un être fixé et stabilisé, c’est-à-dire une chose. Je méconnais toutes les transformations qui peuvent s’effectuer en moi, avec mon concours. Je méconnais que je peux naître nouveau, et devenir, comme dit Paul, une créature nouvelle (2 Co 5. 17 ; Ga 6. 15)

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1 novembre 2012 4 01 /11 /novembre /2012 13:32

"Il existe un fétichisme intérieur, que les psychologues découvrent petit à petit dans la psychè humaine. C'est une déformation intérieure. En somme, semble-t-il, toute forme d'immaturité affective est fétichiste. Elle consiste en une fixation sur un objet qui n'est pas absolu, - car unique est l'Absolu, et il est transcendant.

 

"La découverte de la transcendance, et de l'Absolu comme transcendance, est une libération par rapport à divers types d'idolâtrie. Dès lors que l'on a vu et compris que l'Absolu n'est rien de ce qui est du monde, on est libéré de la servitude de toutes les idoles, intérieures et extérieures. On accède à la liberté et à l'âge adulte.

 

"Celui qui est libéré de la puérile idolâtrie de l'argent, de l'abominable idolâtrie de l'Etat ou de la Nation, de la captivité de l'eros, celui-là devient un homme, un homme libre, un homme adulte.

 

"En somme, on peut définir la sainteté des saints comme la liberté par rapport à toutes les formes d'idolâtrie. Dans cette perspective, et si cette analyse est exacte, le saint est l'homme normal, le seul normal et adulte, parce que le seul libre. Celui qui n'est pas saint est encore un être infantile, prisonnier d'une multitude d'idolâtries, de fétichismes, extérieurs ou intérieurs, visibles ou invisibles."

 

(Claude Tresmontant, in "Le Problème de la Révélation", Seuil 1969, pp. 197-198)

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29 juillet 2012 7 29 /07 /juillet /2012 11:04

"On appelle pensée rationnelle une pensée qui est conforme à l'expérience, qui n'entre pas en contradiction avec l'expérience, c'est-à-dire avec la réalité objective."

(Claude Tresmontant)

 

Introduction

1. Deux méthodes de raisonnement métaphysique

2. Méthode déductive vs méthode inductive

 

I - La méthode déductive, de Platon à nos jours

1. "Quand donc l'âme atteint-elle la vérité?"

2. La métaphysique de René Descartes

3. Kant et la raison pure (1)

4. Kant et la raison pure (2)

5. Le dogme de la philosophie moderne

6. Le divorce entre la science et la philosophie

 

II - Critique de la méthode déductive

1. Des présupposés erronés - des résultats non probants

 

A - Des présupposés erronés

1. Premier présupposé de la méthode déductive : "Le monde est ma représentation"

2. Deuxième présupposé de la méthode déductive : Le dualisme corps/âme

3. Troisième présupposé de la méthode déductive : La nature n'est pas informée

 

B - Une méthode défaillante

1. Du possible au réel?

2. Du réel au possible (le vrai mouvement de la pensée humaine)

 

C - Des résultats non probants

1. Les résultats de la méthode déductive (1) - Descartes

2. Les résultats de la méthode déductive (2) - Haeckel

3. Les résultats de la méthode déductive (3) - Schelling, Hegel et les autres

 

Conclusion

1. Le point de départ de la réflexion philosophique

2. L'importance fondamentale de l'expérience dans le travail philosophique

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3 juillet 2011 7 03 /07 /juillet /2011 16:08

Chers amis, j’ai la joie et le bonheur de vous annoncer la création d’un nouveau blog consacré à un gigantesque métaphysicien du siècle passé (qui nous a quitté trop tôt, en 1997) : Claude Tresmontant.

 

Il y a un an et demi à peu près, je lançais le groupe éponyme sur Facebook, ainsi que la catégorie « Claude Tresmontant » sur ce Blog. Je publiais régulièrement des Newsletters afin de rendre accessible au plus grand nombre la pensée du cher Professeur ; mais c’est un travail qui est quelque peu tombé en friche – et que je reprendrai peut-être un jour, selon le temps dont je disposerai.

 

Je souhaite passer aujourd’hui à la vitesse supérieure en créant ce Blog, tout entier dédié à notre auteur, encore trop méconnu à ce jour – y compris dans l’Eglise et le monde juif, ce qui est très incompréhensible et malheureux. J’espère ainsi accroître, via Internet, les possibilités d’accès à la doctrine de ce grand philosophe dont l’apport majeur réside sans aucun doute dans la relégation de l’athéisme dans la sphère de l’irrationnel et de la pensée mythique !

 

Les grandes découvertes scientifiques du XXe siècle ont bouleversé considérablement notre représentation du monde – et Claude Tresmontant est l’un des rares philosophes des temps modernes à avoir su en tirer toutes les implications sur le plan métaphysique. L’époque où l’on pouvait dire à peu près n’importe quoi sur l’univers est révolue. Pour penser correctement le monde, il faut partir du réel objectif, tel que les sciences positives nous le découvre, et non de nos préjugés ou de nos préférences subjectives.

 

Un grand nombre de philosophies, qui ont fait florès par le passé, peuvent dorénavant être écartées par l’honnête homme qui recherche la vérité, en ce qu’elles s’avèrent incompatibles avec ce que la science nous dit aujourd’hui du réel. C’est donc de ce réel objectif que nous devons partir pour penser bien, pour penser juste ; on n’a plus le droit aujourd’hui d’ignorer les enseignements de la science. Car celle-ci nous fournit suffisamment de matériaux pour discerner le vrai du faux, et connaître la vérité sur l’univers, la place de l’homme dans l’univers, et sur Dieu – en particulier son existence.

 

Le XXe siècle marque sans aucun doute un tournant dans l’Histoire de la pensée – et Claude Tresmontant fut l’un des premiers auteurs à l’avoir vu, écrit et professé. Tout l’enjeu maintenant est de savoir si l’on veut continuer à réfléchir sur le sens de la vie et de notre destinée par de belles constructions intellectuelles déconnectées du réel, ou si l’on veut enraciner au contraire nos conceptions dans le réel objectif – même s’il ne nous plaît pas... Il y a là un choix philosophique majeur à faire ; une option fondamentale à exercer ; une responsabilité à prendre.

 

Claude Tresmontant s’inscrit, lui, résolument dans le courant du réalisme philosophique. Chacun est libre de le suivre ou non sur cette voie. Mais nous devons être bien conscients qu’en dehors de cette voie, nous serons irrémédiablement conduits à énoncer des propositions invérifiables, à croire en des mythes indémontrables – à nous éloigner donc de la connaissance pour entrer dans la pure croyance.

 

D’où la forte affirmation de notre cher Professeur : « Il fut un temps où l'athéisme prétendait avoir partie liée avec la science. Il faut bien en convenir aujourd'hui : l'athéisme a partie liée avec la mythologie et avec les philosophies de l’irrationnel. Ce n'est plus une philosophie, c'est l'expression d'une préférence subjective, c'est une foi irrationnelle. Le rationalisme, c’est le monothéisme ».

 

C’est de cela dont nous parlerons (et je l’espère : débattrons) sur ce nouveau blog que je vous invite maintenant à découvrir :

 

CLIQUEZ ICI, ET LA BOBINETTE CHERRA ! 

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2 février 2011 3 02 /02 /février /2011 18:23

Texte de la Newsletter n°12 (publiée le 30 janvier 2011) du Groupe Facebook consacré à l'oeuvre de Claude Tresmontant, l'un des plus grands métaphysiciens du siècle passé – qui réfuta magistralement l'athéisme. 

 

Les philosophies monistes qui affirment que l’être de l’univers n’existe pas, qu’il est une simple apparence – que le seul être existant est l’Esprit (ou le Brahman, ou l’Un) – sont amenés logiquement à confesser l’éternité de l’être, et par suite, de tous les êtres qui sont l’Être éternel pulvérisé en une multiplicité qui n’est qu’illusion dissimulant la réalité de l’unicité de l’être. Toutes les âmes humaines, selon cette conception, sont éternelles, et préexistaient à la naissance des personnes individuelles, comme elles survivront à leur propre mort. « L’âme était de condition divine, mais elle est tombée, dans un corps qui l’emprisonne et l’exile » (Claude Tresmontant).

 

« La doctrine de la divinité fondamentale de l’âme conduit à une anthropologie de type dualiste. C’est l’existence dans le corps qui est responsable de nos malheurs présents. L’ensomatose explique la multiplication, la dispersion de l’âme universelle unique, en une multitude d’êtres, qui se croient distincts les uns des autres, alors qu’en leur fond, ils sont un. Ils sont l’Un.

 

« Dans cette tradition théosophique, dont on peut suivre le cours jusque chez des philosophes du XIXe siècle comme Schelling, la naissance, à vrai dire, n’est pas un commencement d’être. C’est le moment de l’ensomatose, c’est-à-dire de la chute dans ce monde sensible. Mais en réalité, l’âme préexistait, au sein de la vie divine, avant sa chute dans le corps. De même, la mort n’est pas une annihilation, mais, dans le meilleur des cas, un retour à la condition divine, si l’âme s’est purifiée de la souillure que comporte l’existence corporelle, matérielle, ou bien, si l’âme n’a pas suffisamment pratiqué l’ascèse, elle est contrainte de s’incorporer de nouveau, soit dans un corps d’homme, soit dans un corps d’animal. C’est cela le ‘triste cycle lassant’ dont parle une tablette orphique, ce triste cycle imposé aux âmes insuffisamment purifiées.

 

« On voit comment, dans cette perspective, la matière – ici, le corps – est supposée responsable du mal que représente l’existence individuée, multiple, et responsable aussi du mal que l’âme peut faire dans sa condition corporelle. Le bien, c’est de se délivrer de la souillure du corps » (Claude Tresmontant, in Le problème de la Révélation, Seuil 1969, p.69-70).

 

« Le mythe de la divinité originelle, de la préexistence, de la chute des âmes dans ces corps supposés mauvais, – le mythe de la transmigration des âmes, ou métensomatose, et du retour à l’origine, – est (…) un mythe cyclique, puisque finalement les âmes retournent à leur point de départ. » (Claude Tresmontant, in Les Métaphysiques principales, François-Xavier de Guibert, 1995, p. 171-172).

 

Mais si l’Un est vraiment le seul être, comment expliquer ce drame de la « Chute » de l’Être absolu (qui ne dépend, par définition, d’aucun autre être) dans des corps multiples ; cette aliénation de l'Être divin dans la matière « gluante », cette « ignoble marmelade », cette « larve coulante », cette « saleté poisseuse » dont parlait Sartre dans la Nausée ? Par une tragédie à l'intérieur de l'Un. « Et donc, on passe du monisme de la Substance aux spéculations théosophiques selon lesquelles il y a bien en effet une tragédie au sein de l’Être qui est unique. On passe bien de Plotin et de Spinoza à Fichte, Schelling et Hegel. Il faut bien admettre qu’il y a une tragédie au sein de l’Être pour expliquer l’existence de cette illusion qu’est le monde de la multiplicité. Et donc, à la place de la métaphysique hébraïque de la Création, on a une métaphysique gnostique de la chute, chute au sein de l’Un bien entendu. C’est la doctrine du gnostique Valentin et de son école. » (Claude Tresmontant, in Les Métaphysiques principales, François-Xavier de Guibert, 1995, p. 179-180).

 

Reste à nous interroger sur l’origine de cette « science » de l’être ; à nous demander d’où le philosophe moniste tire sa connaissance de l’Être divin et toutes ses informations sur la vie intime de l’Un.

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17 novembre 2010 3 17 /11 /novembre /2010 00:00

Texte de la Newsletter n°11 (publiée le 14 novembre 2010) du Groupe Facebook consacré à l'oeuvre de Claude Tresmontant, l'un des plus grands métaphysiciens du siècle passé – qui réfuta magistralement l'athéisme.

 

Pour l’une des trois grandes branches de la métaphysique dans l’histoire de la pensée, le monisme idéaliste (qui se distingue du matéralisme athée et du monothéisme croyant), il existe une seule sorte d’être : l’Esprit. L’univers, le monde matériel, eux n’existent pas (au sens fort du terme) ; ou comme une simple apparence : car la véritable consistance, le véritable Être, l’Être incréé et absolu, c’est l’Esprit (ou le Brahman, ou la Substance, ou l’Un, comme on voudra).

 

Cette tradition métaphysique qui nous vient de l’Inde ancienne et des antiques Upanishad considère le monde matériel dans lequel nous vivons comme le résultat d’une chute de l’Un. Si nous vivons dans un monde où tout est désuni, où l’Un est pulvérisé en une multiplicité d’êtres qui sont autant de parcelles de l’Absolu, c’est qu’il s’est produit un drame à l’intérieur de la Divinité originelle – qui explique pourquoi l’Un n’est pas resté tranquille en lui-même.

 

La théosophie (ou la gnose) veut donner une explication à ce mystérieux évènement qui s’est produit au sein de l’Un – et qui a provoqué sa chute : elle a la « prétention [de] connaître ce qui se passait au sein de l’Être absolu avant la production du monde multiple, indépendamment de cette production » (Claude Tresmontant, Les Métaphysiques principales, p. 201).

 

Le point commun à toutes les gnoses, c’est la pensée que notre monde est le résultat d’une tragédie. Puisqu’à l’origine, il y a l’Un et lui seul, les systèmes gnostiques professent la pré-existence des âmes, leur divinité originelle et leur persistance après la mort ; leur migration de corps en corps, jusqu’à leur retour dans l’Un d’où ils sont issus et dont ils constituent une parcelle. Et puisque dans notre expérience, nous observons une multiplicité d’êtres, la théosophie enseigne la chute de l’Âme originelle dans des corps mauvais, dans un monde mauvais et une matière mauvaise. Pour la gnose et la théosophie, « le mal est antérieur à l’existence concrète puisqu’il en est la cause. Mettre la tragédie à l’origine du monde, c’est l’un des signes, l’un des caractères de la gnose. » (Claude Tresmontant, Les Métaphysiques principales, p. 202 et 203).

 

A l’origine de notre Univers, il n’y a pas, selon la gnose, un Dieu bon et Créateur – mais au contraire, le Mal ; c’est lui qui a enfanté l’univers et tout ce qui le constitue – vous, moi. Le Principe de l’être de l’Univers, c’est le Mal, la division, la guerre, la tragédie. « Cela nous rappelle les antiques mythologies égyptiennes, sumériennes, akkadiennes, babyloniennes, etc. qui nous racontent la genèse des dieux à partir du Chaos originel, et les massacres que les dieux s’infligent les uns aux autres. Le thème théogonique issu de ces antiques mythologies se retrouve dans la Kabbale – qui est la gnose habillée de théologie hébraïque » (Claude Tresmontant, Les Métaphysiques principales, p. 202, 203 et 208).

 

Hegel reprendra ces thèmes théosophiques en 1807 dans sa « Phénoménologie de l’Esprit » qui retrace « la genèse tragique de l’Absolu qui ne se réalise, qui n’accède à la conscience de Soi, à sa vérité, qu’en passant par le déchirement, l’exil, l’aliénation que constitue pour lui la production du monde, nécessaire à sa propre genèse » (Claude Tresmontant, Les Métaphysiques principales, p. 209).

 

Le philosophe allemand Schelling, nourri de la Kabbale dans sa jeunesse, enseignera que  « lorigine du monde sensible nest pensable que comme une rupture intégrale par rapport àl’Être absolu, par un saut. Cest au sens propre une catastrophe. Le fondement des choses de notre expérience sensible ne peut consister que dans un éloignement, une chute par rapport à lAbsolu. Lorigine du monde sensible ne résulte pas dune Création, comme un don positif issu de lAbsolu, mais bien au contraire dune chute à partir de lAbsolu. Lunivers physique nest [donc] quun accident par rapport à lAbsolu. » (Claude Tresmontant, Les Métaphysiques principales, p. 192).

 

 

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6 octobre 2010 3 06 /10 /octobre /2010 17:42

Texte de la Newsletter n°10 (publiée le 3 octobre 2010) du Groupe Facebook consacré à l'oeuvre de Claude Tresmontant, l'un des plus grands métaphysiciens du siècle passé – qui réfuta magistralement l'athéisme.

 

Les philosophes qui professent que l’Univers physique n’est qu’une apparence, une illusion (Maya) – que seul l’Un (Brahman) existe, sans commencement ni genèse ni évolution ; ces philosophes sont confrontés à une difficulté qui leur faut surmonter : il leur expliquer la raison d’être de cette illusion et de cette apparence que sont les êtres multiples composant l’univers.

 

Pour la métaphysique moniste, il n’y a qu’un seul être : l’Absolu. Tous les êtres que nous observons autour de nous – tous les êtres que nous sommes – n’existent pas en tant qu’êtres : ils sont les manifestations apparentes du seul être existant : le Divin. La chaise sur laquelle je suis assis est une parcelle de cette divinité, de même que la bière que je bois, et… moi-même. Tout l’Univers est divin, puisque son essence n’est pas matérielle – contrairement aux apparences – mais divine, puisque seul l’Un, le Divin, l’Absolu, le Brahman existe vraiment.

 

L’Absolu donc, tous, nous le sommes. « Le problème est (...) de savoir comment il se fait que nous l’ayions oublié, que nous ne le sachions pas en naissant, qu’il nous faille l’apprendre et le découvrir, et que peu nombreux sont ceux qui parviennent à cette connaissance de l’identité réelle, ontologique, de tous les êtres, à l’Un ; qu’il faille un maître pour y parvenir » (Claude Tresmontant, in Les Métaphysiques principales, Ed. François-Xavier de Guibert, p. 165).

 

« De l’existence de ce 'moi' il faut rendre compte, et si l’on nous affirme que ce 'moi' individuel est, par sa racine ontologique, identique au 'moi' absolu, à l’Absolu lui-même, il restera à expliquer par quel malheur, par quelle chute s’explique le fait que la plupart d’entre nous ne savent pas qu’ils sont l’Absolu unique : ils ont oublié leur essence divine, et il est nécessaire qu’un gourou, un brahmane, un docteur gnostique, un Plotin, un Spinoza ou un Fichte, vienne leur enseigner ce qu’ils sont sans le savoir, ce qu’ils n’ont jamais cessé d’être : l’Un, l’Absolu. Il reste toujours, dans ces métaphysiques, à expliquer cette chute, cette aliénation, cette modification de l’unique substance, cet oubli étrange, cette illusion tenace qu’imposent la multiplicité et la diversité de notre expérience objective. » (Claude Tresmontant, in Comment se pose aujourd’hui le problème de l’existence de Dieu, Livre de Vie, p. 51-52).

 

Partir du présupposé que l’Univers est une illusion, que seul le Divin existe, c’est affirmer que l’Univers et le Divin ne font qu’UN, en dépit des apparences. La théorie de l’identité ou de la non-dualité est le dogme principal de la doctrine des Upanishad ; l’âme individuelle est identique à l’âme universelle. Je suis, moi, le Divin – et le Divin est moi. Je suis donc éternel : j’existais avant de naître – c’est le mythe de la préexistence de l’âme et de sa divinité originelle ; et j’existerai encore après ma mort : « Comme lorsqu’est détruite une jarre qui enferme l’espace, la jarre est détruite mais non l’espace, ainsi en est-il pour le Jivâ [l’âme incorporée] comparable à la jarre. » (Brahmabindupanisad, 8).

 

« Si l’Univers lui-même est divin, éternel et incréé, éternel dans le passé et éternel dans l’avenir, inusable, impérissable, il est tout naturel de supposer que l’âme humaine est elle aussi incréée, et donc divine. Puisque l’expérience malheureusement ne répond pas ou ne correspond pas exactement à ce mythe originaire [puisque nous faisons l’expérience de nos limites, de la souffrance et de la mort], on est obligé d’ajouter un deuxième mythe : le mythe de la chute des âmes », de l’individuation du Brahman dans la matière brute qui est la conséquence d’une chute, d’une descente dans les corps matériels. « Et un troisième mythe : le mythe du passage des âmes de corps en corps, jusqu’à ce qu’elles parviennent à leur libération définitive » (Claude Tresmontant, in Les Métaphysiques principales, Ed. François-Xavier de Guibert, p. 171).

 

La métaphysique moniste nous conduit donc de mythes en mythes, et irrésistiblement, à la théosophie.

 

 

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15 septembre 2010 3 15 /09 /septembre /2010 08:52

Texte de la Newsletter n°9 (publiée le 12 septembre 2010) du Groupe Facebook consacré à l'oeuvre de Claude Tresmontant, l'un des plus grands métaphysiciens du siècle passé – qui réfuta magistralement l'athéisme.

 

Les philosophes qui affirment que le monde qui nous entoure est une illusion – que la réalité authentique, c’est le Brahman, ou l’Un ou la Substance (selon le nom qu’on lui donne) – ces philosophes doivent affronter une difficulté majeure : il leur faut nous expliquer la cause d’être de cette illusion dans laquelle nous nous trouvons plongés. Pourquoi donc, si l’Être est UN, existe-t-il en apparence des êtres multiples qui n’ont pas conscience d’être l’UN ? Pourquoi le torturé ne sait-il pas qu’il forme avec son bourreau un seul et même être ? Pourquoi ce sentiment très vif dans l’esprit du torturé que sa torture n’est pas une illusion… Si l’Un est bien l’Unique, c’est en lui qu’il faut rechercher la cause de l’illusion. « Puisque seul l’Un existe, cette illusion est en réalité la sienne. L’illusion qui est la nôtre est l’illusion de l’Un. Le fait que nous soyons tombés ou déchus dans l’illusion, c’est le fait de l’Un. » (Claude Tresmontant, in Les Métaphysiques principales, Ed. François-Xavier de Guibert, p. 173).

 

Au commencement donc, il y a l’Un. L’Âme universelle. L’Être absolu, éternel, sans genèse et sans évolution. Dans la 4e Ennéade (8, 1 et s.), Plotin se demande comment l’Âme universelle a bien pu venir à l’intérieur de nos corps. Il voit deux explications possibles. La première, c’est celle d’une Chute de l’Un. L’Âme universelle est tombée dans le monde du multiple et de la matière ; elle s’est divisée, fragmentée, parcellisée. L’Âme depuis lors se trouve enchaînée ; elle est comme ensevelie. C’est la théorie de l’individuation par la matière. « L’Âme universelle qui est divine est unique. Mais elle est descendue ou tombée dans la matière ou la matérialité, qui est le principe du multiple. Et c’est ainsi que se sont constituées les âmes particulières, singulières, individuelles, selon les apparences du moins. » (op.cit., p. 174). La deuxième explication, c’est qu’après la Chute, l’Âme morcelée fait ce qui est mal...

 

Cette pensée qui nous vient de l’Inde ancienne était aussi celle des divers systèmes gnostiques qui proliféraient aux premiers siècles de notre ère. Elle a considérablement influencée la métaphysique d’Origène d’Alexandrie : « Origène expliquait que la première Création, la création originelle, était purement spirituelle. Les substances spirituelles pures et nues s’étaient séparées de l’Unité originelle, et ainsi s’était produite la chute qui a causé cet univers physique, divers et multiple. La matérialité de l’Univers physique est le résultat, la conséquence d’une chute. Les substances spirituelles pures et nues sont descendues dans des corps mauvais. L’individualisation des substances spirituelles et leur matérialité, leur incorporation, sont un unique et même processus, qui est une chute, une descente dans la matière » (op.cit., p. 176).

 

La conséquence de cette doctrine est double : d’une part, si nous sommes tous une parcelle de l’Âme universelle, si les âmes particulières résultent de l’individuation de Brahman, alors chacune de nos âmes est divine – l’âme individuelle est identique à l’Âme universelle. « Ce suprême Brahman, Atman universel, grande demeure de tout ce qui existe, plus subtil que le subtil, constant, il est toi en vérité, et toi en vérité tu es lui » (Kaivalyopanishad, 16). Notre âme existait donc avant la naissance de notre moi actuel, et elle existera encore après notre mort, pour l’éternité. Elle migre de corps en corps tant que dure sa captivité dans ce monde.

 

La deuxième conséquence, c’est le mépris des choses de la terre, de la chair, de la matière : « Ô Seigneur ! dans ce corps insubstantiel et puant, magma d’os, de peau, de muscles, de larmes, de chassie, d’excréments, d’urine, de bile et de phlegme, à quoi bon la satisfaction des désirs ? » (Maitry Upanishad, I, 3).

 

 

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19 août 2010 4 19 /08 /août /2010 14:19

Texte de la Newsletter n°8 (publiée le 18 août 2010) du Groupe Facebook consacré à l'oeuvre de Claude Tresmontant, l'un des plus grands métaphysiciens du siècle passé – qui réfuta magistralement l'athéisme.

 

Les métaphysiciens monistes – qui professent que l’Univers physique n’est qu’une illusion, une apparence, et que seul l’Un existe véritablement (ou le Brahman, ou la Substance) – doivent affronter une difficulté, une difficulté majeure, admirablement présentée par Plotin en ces termes : « Comment donc, à partir de l’Un, qui est tel que nous disons que l’Un est, – comment donc peut-il y avoir une existence quelconque, soit une multiplicité, soit une dualité, soit un nombre ? Et pourquoi donc l’Un n’est-il pas demeuré tranquille en lui-même ? Pourquoi donc une multiplicité s’est-elle précipitée hors de, arrachée, retirée hors de l’Un, – cette multiplicité qui se voit dans les êtres de notre expérience ? Et comment pensons-nous ramener cette multiplicité vers l’Un ? » (Ennéades, V, 1, 6).

 

Telle est la grande question qui se pose à la métaphysique idéaliste. Si l’Un, seul, existe, si notre Univers et tous ses composants – dont chacun de nos êtres personnels – sont une apparence, il reste à expliquer… le fait même de cette apparence.

 

« Le problème posé est simple. Nous constatons dans notre expérience qu’il existe une multiplicité d’êtres singuliers, qui se prennent eux-mêmes pour des êtres singuliers et distincts les uns des autres ! S’il est vrai qu’en réalité l’Un seul existe (…), alors l’expérience a tort. Elle se trompe, elle nous trompe. Elle n’est qu’une illusion ou une apparence (…). Il reste à comprendre l’existence de cette multiplicité d’êtres. Si cette multiplicité est déclarée au fond illusoire et purement apparente, il reste à expliquer l’existence de cette illusion cosmologique. » (Claude Tresmontant, Les Métaphysiques principales, François-Xavier de Guibert, p. 173).

 

Si l’on cherche une explication à l’existence même de ce grand mirage qu’est la multiplicité des êtres dans l’Univers, on ne peut la trouver que du côté… de l’Un, puisque lui seul existe ! Seul l’Un peut être à l’origine de cette multiplicité apparente des êtres. Qui d’autre cela pourrait-il être, puisque l’Un est, selon le Credo moniste, le seul Être existant ?

 

« Si la multiplicité des êtres est une apparence et une illusion, si la souffrance du monde n’est qu’un rêve, un mauvais rêve, un cauchemar ; si le tortionnaire et le torturé au fond ne sont qu’UN ; si le massacreur et le massacré ne font qu’UN ; si l’oppresseur et l’opprimé ne font qu’UN, – il reste que cette douleur du monde qui n’est qu’une apparence est le fait de l’Un, de l’unique Substance, puisque de fait, la Substance est unique. On aura beau dire que la souffrance du torturé, du massacré, de l’opprimé n’est qu’une illusion et une apparence, cette apparence-là est bien l’œuvre de l’Un, puisqu’en réalité il est seul. Il faut donc admettre ou tout au moins supposer que quelque chose ne va pas bien au sein de l’Un, au sein de l’Unique Substance, puisqu’il rêve les horreurs que nous voyons dans notre monde des apparences » (Claude Tresmontant, op.cit., p. 179).

 

« L’illusion de l’existence individuelle, singulière, personnelle, est partagée par la plupart des humains. La plupart des torturés s’imaginent à tort être autres que, être distincts de leurs tortionnaires. Les massacrés s’imaginent être distincts de leurs massacreurs, et ainsi de suite. Cette illusion de l’existence individuelle, qui est notre fait à nous les paysans, les mineurs de fond, les prisonniers, les affligés, les esclaves, – cette illusion est le fait de l’Unique Substance, puisqu’en réalité la Substance est unique » (Claude Tresmontant, op.cit., p. 179).

 

Dès lors, si « le paysan, le docker, le mineur de fond et en somme toute l’humanité (…) s’imaginent qu’ils sont des êtres distincts les uns des autres, et [s’ils] ne savent pas qu’en réalité, Dieu, ils le sont – non seulement, ils ne le savent pas, mais si on le leur dit, ils ne le croient pas », c’est qu’il s’est produit une tragédie à partir de l’Un, et même à l’intérieur de l’Un : « il faut (…) admettre qu’au sein de l’Un, il y a eu et il y a une sorte de catastrophe qui engendre cette illusion de la multiplicité des êtres qui ont l’illusion, et parfois très fort, de souffrir… » (Claude Tresmontant, op.cit., p. 179).

 

 

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21 juillet 2010 3 21 /07 /juillet /2010 13:09

Texte de la Newsletter n°7 (publiée le 14 juillet 2010) du Groupe Facebook consacré à l'oeuvre de Claude Tresmontant, l'un des plus grands métaphysiciens du siècle passé – qui réfuta magistralement l'athéisme.

 

Les philosophes issus du grand courant métaphysique idéaliste et moniste qui nous vient de l’Inde ancienne considèrent l’univers physique qui nous entoure comme une illusion, une apparence (« mâyâ »). La réalité de ce qui EST n’est pas ce que nous voyons et expérimentons ; c’est ce que nous ne voyons pas et qui se situe au-delà des apparences qui est réel : c’est l’UN (ou le Brahman, ou la Substance) qui est l’ultime réalité, la seule réalité.

 

« Les métaphysiques qui nous enseignent cela se heurtent à un certain nombre de difficultés. Elles récusent l’expérience, elles nous disent que l’expérience qui nous propose une multiplicité d’êtres, un devenir, des naissances et des morts – elles nous disent que cette expérience est fausse, illusoire ; l’enseignement qui professe la seule existence de l’Un serait, lui, vérité » (Claude Tresmontant, in Comment se pose aujourd’hui le problème de l’existence de Dieu, Editions du Seuil, 1966, p. 51).

 

La doctrine moniste nous enseigne donc le contraire de l’expérience. Mais elle ne nous dit pas pourquoi nous devrions nous fier à la vérité qu’elle proclame plutôt qu’à l’expérience. Ce qui est fâcheux. « Car enfin, puisqu’il y a opposition entre l’enseignement de ces métaphysiques et l’enseignement de l’expérience, pour renoncer à ce que dit l’expérience, et pour professer ce que nous enseignent ces métaphysiques de l’Un – qui sont en contradiction avec l’expérience – il nous faudrait des raisons. On ne nous en donne pas. » (Claude Tresmontant, op. cit, p. 51).

 

Les maîtres de l’idéalisme procèdent donc arbitrairement, « par déduction, à partir des principes, à partir de l’idée qu’ils se font de l’être, et non pas à partir de l’expérience objective scientifiquement explorée. Si la théorie rencontre l’expérience, c’est l’expérience qui a tort » (Claude Tresmontant, in Les Métaphysiques principales, FX de Guibert, 1995, p. 165) – nous avons vu avec Haeckel et Engels que les maîtres du matérialisme raisonnent identiquement.

 

L’expérience a tort, mais on ne nous dit pas pourquoi ; l’expérience est une illusion, mais on ne nous dit pour quelles raisons l’intuition moniste serait plus fiable, au plan de la connaissance, que l’expérience objective. Les métaphysiques monistes ne rendent pas compte non plus du fait même de cette apparence, du fait qu'elle existe comme apparence, du fait qu’elle soit trompeuse. « Ces métaphysiques nous déclarent que l’expérience est trompeuse, que l’expérience a tort, mais elles ne nous disent pas comment il se fait que cette illusion s’impose à nous. Elles ne nous expliquent pas le fait de cette illusion tenace qui s’appelle l’expérience » (Claude Tresmontant, in Comment se pose aujourd’hui le problème de l’existence de Dieu, Editions du Seuil, 1966, p. 51).

 

Et nous en arrivons au deuxième grand problème posé par les métaphysiques monistes. Non seulement elles récusent l’expérience sans nous donner de bonnes raisons de le faire ; mais elles n’expliquent pas le fait même de l’existence de cette apparence qu’est notre univers multiple et temporel. Or le problème se pose. Et il a été loyalement posé par Plotin, l’un des grands pontes de la métaphysique moniste : « Comment donc, à partir de l’Un, qui est tel que nous disons que l’Un est – comment donc peut-elle avoir une existence quelconque, soit une multiplicité, soit une dualité, soit un nombre ? Et pourquoi donc l’Un n’est-il pas demeuré tranquille en lui-même ? Pourquoi donc une telle multiplicité s’est-elle précipitée hors de, arrachée, retirée hors de l’Un, – cette multiplicité qui se voit dans tous les êtres de notre expérience ? Et comment pensons-nous ramener cette multiplicité vers l’Un ? » (Ennéades, 5, 1).

 

Telles sont les bonnes questions qui se posent à la métaphysique moniste, et auxquelles ses théoriciens ne peuvent se dérober. Tels sont les problèmes qu’il leur appartient de résoudre une fois posé que l’Un est le seul être existant.

 

 

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